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Antoine Blondin – Une vie entre les vignes

Numéro 96 – Littérature française

 

Alain Cresciucci explore la planète d’un Monsieur Jadis diablement actuel.

 

Nous fêtons les 25 ans de la disparition d’Antoine Blondin (1922-1991). Les commémorations se préparent dans l’indifférence générale. On a pris l’habitude de voir notre pays se morfondre dans le confort intellectuel et le ressentiment. Par son silence, l’Université lui fait toujours payer, cinquante ans après, son ironie mordante et son crime de lèse-majesté. La dépouille de Sartre bouge encore et l’existentialisme se porte gaiement à la boutonnière comme jadis le brin de muguet. La théorie du genre a définitivement remplacé la dictature du prolétariat. Le Nouveau roman s’enseigne aux Amériques tandis que les Hussards se lisent en catimini. Jamais à court d’imagination, la télévision ressortira une archive de l’INA où Antoine, arpenteur du zinc, remonte la rue du Bac et, d’une voix pâteuse, fait le panégyrique des bistrots. Un Ricard sur le comptoir, une anecdote avec Poupou, un extrait de Belmondo-Gabin sous le crachin normand et on refermera la boîte à nostalgie en attendant le jubilé. Finalement, tant mieux, Blondin ne pratique pas une littérature de l’épate et de la moraline dégoulinante. Pour s’en rendre compte, il suffit d’ouvrir au hasard ses œuvres complètes réunies dans la collection Bouquins chez Robert Laffont (“L’Europe buissonnière”, “Les Enfants du bon dieu”, “l’Humeur vagabonde”, “Un singe en hiver”, “Monsieur Jadis ou l’école du soir”, etc.). Page 622, mon doigt a atterri au milieu de la page : « Une aube militaire parfumée au café de basse qualité, un frisson courtelinesque avec rumeurs de salle de police et cliquetis de verrous, un sergent de ville emmitouflé, pointant un nez comme un fanal, tirèrent Monsieur Jadis de l’engourdissement ». Messieurs les professeurs, vous qui vantez la littérature engagée, exotique, intimiste, audacieuse et dérangeante, vous venez de recevoir votre première leçon de maintien et d’exigence. Il n’est jamais trop tard pour apprendre à bien écrire. Comment êtes-vous passé à côté de cette beauté-là ?

Le plaisir des mots, leur agencement poétique, leur musique qui agit comme un détonateur d’émotions et cette pureté stylistique qui se boit au goulot, cul-sec ! Il y a tout dans cette phrase, de la mâche, de l’esprit, des ramifications qui plongent le lecteur en apesanteur et puis, cette douce amertume qui embrume la vue. La fantaisie et la rigueur, l’équilibre et l’imaginaire, quel souffle ! Les minimas pour les Jeux Olympiques des Belles Lettres sont atteints haut la main. Mais, pour accoster sans risque les terres blondiniennes, en saisir toutes les nuances, il faut un accompagnateur avisé, un défricheur sans œillères comme l’essayiste Alain Cresciucci. Le James Cook des réprouvés reprend du service après avoir consacré en 2014 un ouvrage à Jacques Laurent (“Itinéraire d’un enfant du siècle”). Il parcourt, cette fois-ci, “Le Monde (imaginaire) d’Antoine Blondin” aux Éditions Pierre-Guillaume de Roux avec la même curiosité d’aller au plus près du vieux Singe. Avec lui, les désenchantés reprennent des couleurs. Cette étude originale, aussi bien documentée que revigorante, s’attache aux lieux, aux personnages et aux mythes fondateurs de Blondin. « La connaissance de la dimension autobiographique de ces livres en renforce évidemment la cohérence » écrit-il, ajoutant : « Il avait trop soif d’excellence ».

Chez Blondin, la copie qu’elle soit chronique ou roman, a le même éclat. Il ne fait pas de différence entre les genres, c’est pourquoi ses articles de L’Équipe se lisent comme des morceaux d’anthologie. Dans le compte-rendu d’une étape du Tour de France, il réussit à faire entrer les volumes de la Pléiade et Michelet. Cresciucci pousse l’analyse plus loin que l’habituel triptyque – amitié, sport et littérature – en (re)découvrant sa veine pamphlétaire, en croisant ses différentes sources géographiques, notamment la place de la Rive Gauche dans son œuvre, sa proximité avec l’Institut, en exhumant aussi la figure de Marcel Aymé, le moraliste tant aimé ou en rappelant perfidement qu’il fut, à sa façon, un maître de l’autofiction avant l’heure. Sans omettre la présence des trains dans ses aventures vagabondes. L’essayiste revient également sur son droitisme qui le discrédite tant aujourd’hui. « Je suis un homme de droite mais je ne suis pas un écrivain de droite » affirmait-il. Les vapeurs d’alcool masquent trop souvent la véritable profondeur de ses écrits. Cresciucci récuse en bloc les procès en légèreté dont Blondin était couramment accusé en raison de son goût pour les calembours. Ses jeux de mots montrent, au contraire, une virtuosité rare et le culte du savoir.

T.M.

 

Le Monde (imaginaire) d’Antoine Blondin, d’Alain Cresciucci, Pierre-Guillaume de Roux, 224 p., 21 €.

À lire aussi :

Blondin, de Jean Cormier et Symbad de Lassus, éditions du Rocher, 240 p., 18,90 €.

 

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