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Le misanthrope libertaire

Drachline massacre l’époque actuelle en rajeunissant l’art du pamphlet.

Claude Roy évoquait « le beau noir » de Cioran. De même, on pourrait parler du « beau noir » de Pierre Drachline. Celui-ci cultive les idées sombres, les idées noires comme des fleurs vénéneuses. C’est son jardin d’hiver, et le pessimisme est sa seconde nature. Tant pis si cela entame le moral des ménages et si cela désespère Billancourt, comme on disait jadis. Il faut reconnaître que notre époque ne donne guère à Pierre Drachline l’occasion de réviser le jugement qu’il porte sur elle. Dans ce livre – “Pour en finir avec l’espèce humaine et les Français, en particulier” –, il rajeunit l’art du pamphlet. Il retrouve le ton, l’accent, la verve, la virulence de la littérature anarchiste du dix-neuvième siècle, notamment “La Belle France” de Georges Darien, qui pouvait commencer une nécro par ces mots retentissants : « La mort n’est pas une excuse ».

Pierre a hérité de celui-ci le goût et le talent de la formule assassine. Il a dû se réveiller de méchante humeur le jour où il a entrepris ce procès de l’espèce humaine, dans la grisaille des petits matins de Paris. Il y dénonce, d’une plume féroce, les tares, les méfaits, la barbarie, les mensonges, les illusions, la bêtise, la médiocrité, la désespérance d’une époque tombée sous le pouvoir absolu de l’argent et sous « la dictature de la normalité ». Ce misanthrope libertaire stigmatise la résignation, la soumission de la plupart des gens, et leur complicité avec ce pouvoir « sans visage » : ce que La Boétie, l’ami de Montaigne, appelait déjà « la servitude volontaire ». Pierre Drachline assure que la bêtise humaine est la seule chose qui ne l’ait jamais déçu. La bêtise divine, n’en parlons pas… Tout le monde passe à la moulinette, y compris les belles âmes, les écolos, les humanistes, les humanitaires. Pierre n’épargne personne, pas même lui. Son livre est une bouffée d’oxygène, d’autant qu’il se termine par une très jolie, très émouvante déclaration d’amour à la littérature. La vraie.
F.B.

Pour en finir avec l’espèce humaine et les Français, en particulier, de Pierre Drachline, Cherche midi, 180 p., 15 €.

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