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Clarice Lispector, la moraliste sensible

Numéro 85 – Littérature étrangère

Lispector est la plus européenne des grands noms de la littérature brésilienne.

Clarice Lispector (Ukraine, 1920 – Brésil, 1977) est un climat. Elle est de cette cohorte d’écrivains, indissociables pour leurs lecteurs, femmes inassignables, intenses, ardentes, qui se nomment – citons-les, c’est un cantique, une écharpe, une traîne ou… un carnet de bal : Unica Zurn, Ingeborg Bachmann, Lou Andreas-Salomé, Katherine Mansfield, Cristina Campo, Alejandra Pizarnik, Catherine Pozzi, Sylvia Plath, Emily Dickinson, Flannery O’Connor, Virginia Woolf et deux ou trois autres (Tsvetaïeva, Akhmatova…). Pas plus. Elles se reconnaissent par la ferveur qu’elles suscitent, par les lecteurs qui les élisent ou qu’elles choisissent (indémêlable). Avec ou sans Dieu, la morsure mystique est tangible chez la plupart. Dieu n’est pas ce qui importe, mais il donne une indication assez exacte de l’altitude (et de la région) où ces femmes respirent (vie et œuvre). La plupart sont cérébrales, douées d’une sensualité inquiète. Sainteté, poésie et littérature déclinent trois modalités de leur présence au monde. L’attente, l’espérance, l’amour, l’angoisse, la solitude définissent, en partie, ce climat. Doux et réfrigérant parfois, exaltant le plus souvent.

Singularité de Lispector : la plus européenne des grands noms de la littérature brésilienne (Machado de Assis, Erico Verissimo, Mario de Andrade, J. Guimaraes Rosa). Pour cause : juive, elle fuit avec sa famille, en 1926, les pogroms en Ukraine. Ses “Lettres à ses sœurs” (deux sœurs, qu’elle vénère), écrites lorsqu’elle était par monts et par vaux (Belém, Naples, Berne, Paris, Torquay, Washington…) avec son diplomate de mari, disent la qualité de sa présence au monde, son intranquillité aussi. Moraliste sensible, tendre, souvent en retrait ou « à côté », Lispector pourrait avoir inventé la saudade : à défaut, elle l’incarne, entre vague à l’âme, mélancolie et – marqueur de sa naissance européenne – intraduisible sehnsucht. Dans La découverte du monde, chroniques publiées dans un grand quotidien brésilien, on la trouve aux aguets, qui multiplie les notations incongrues ou banales, dans le sillage, parfois, d’un Tchekhov. La banalité chez les grands écrivains est éloquente : c’est le regard, non la chose vue, qui chez eux importe. C’est aussi à cela qu’on les distingue. Chronique ou lettre, tout ce qu’écrit Lispector est creuset, laboratoire pour l’œuvre : rencontres, conversation avec un chauffeur de taxi ou lecture des “Chemins de la mer” de Mauriac, considérations prosaïques ou échappées métaphysiques. La littérature est « plus importante que l’amour » (sic) : c’est la mesure de ce qu’elle lui demande, dans une urgence brûlante et un engagement vital. Son premier livre, “Près du cœur sauvage” (1943), méditation (d’une femme bientôt mariée, Lispector) sur l’impossibilité du mariage, est un chef d’œuvre. Qui date la naissance d’une légende.
F.K.

Mes chéries – Lettres à ses sœurs (1940-1957), de Clarice Lispector, préface de Nadia Battella Gotlib, traduction du portugais (Brésil) par Claude Poncioni et Didier Lamaison, Éd. des femmes-Antoinette Fouque, 382 p., 18 €.
La découverte du monde (1967-1973) – Chroniques, de Clarice Lispector, traduction par Jacques et Teresa Thiériot, Éd. des femmes-Antoinette Fouque, 622 p. 11,75 €.

 

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