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Ecrivains médecins. C’est grave, docteur ?

Petit panorama de quelques toubibs qui se sont fait un sang d’encre.

Il est des associations qui vont de soi. Ainsi, celle du sabre avec le goupillon. D’autres, plus insolites. Évoquer ensemble la plume et le clystère ne viendrait spontanément à l’esprit de personne. En d’autres termes, deux activités aussi éloignées en apparence que la médecine et la littérature. Ils sont pourtant légion, les écrivains médecins (ou vice-versa). Apollon et Esculape, même combat. Comme si écrire et soigner constituaient l’avers et le revers d’une seule et même vocation. De la littérature conçue comme une thérapeutique. Thèse séduisante. Valable en tout temps et en tous lieux. Pour s’en tenir à la France, deux géants, Rabelais et Céline. L’un et l’autre incomparables créateurs langagiers. L’un et l’autre, conscients, grâce à leur expérience médicale, de la fragilité de l’être humain. De ses limites, tant physiques que psychologiques. Même constat, attitude commune : non la désespérance à la Sartre, mais le rire. Tonitruant chez le premier. Bouffon. Outrancier, voire paillard comme les farces de carabin. Plus crispé chez Ferdinand, le « médecin des pauvres ». Avec un arrière-fond d’amertume et une bonne dose de sarcasme. L’homme est une charogne, soit. Rien de bon à en attendre. Cela n’exclut pas la compassion. Ni même la tendresse. Elle court en filigrane, dans le “Voyage”, dans “Mort à crédit”. Il suffit de savoir lire. Monstrueux, Céline ? Lucide, plutôt. Capable de porter le bistouri dans la plaie.

Envisager l’être humain dans son ensemble, corps et âme (même si celle-ci n’a jamais été découverte sous le scalpel, comme l’affirmait, au dix-huitième siècle, Pierre Jean Georges Cabanis), le peindre, souvent par le truchement de la fiction romanesque, telle a été, à toutes les époques, l’ambition des médecins qui se sont mêlés d’écrire. Avec des bonheurs divers. Parfois, des réussites éclatantes. En témoigne le souci de l’Académie française de toujours leur ménager en son sein une place. Comme aux ecclésiastiques et aux militaires. Aux francs-maçons. Aux homosexuels. Ainsi l’exige, paraît-il, l’équilibre de la vénérable institution. On n’en déduira pas que ces Immortels surpassent en talent leurs confères moins chanceux. Ce serait trop simple. Pas question de dresser un palmarès. Notons seulement que Gorges Duhamel, Goncourt 1918, fut secrétaire perpétuel entre 1944 et 1946. Une œuvre considérable par la quantité. Romans, récits, essais, pièces de théâtre, poèmes. Qu’en reste-t-il, sinon un témoignage, ô combien daté, sur une époque qui n’a plus grand-chose de commun avec la nôtre ? Moins prolifique, son contemporain Louis Pasteur Vallery-Radot, auteur honorable qui consacra l’essentiel de son œuvre à la célébration de son grand-père Louis Pasteur. Sans la verve tonitruante d’un Léon Daudet, mémorialiste et pamphlétaire, médecin lui-même, défenseur malheureux de Céline pour le Goncourt 1932. Auteur dès 1894 des “Morticoles”, charge coruscante contre le milieu médical. Trop original et mal pensant pour siéger, lui à l’Académie.

Laquelle a accueilli en 2008 Jean-Christophe Rufin, son plus jeune membre. Un médecin voyageur, comme le fut Victor Segalen, celui-ci plus estimable, à mon sens, comme poète et ethnographe que comme romancier. Difficile de passer sous silence Alexis Carrel, aujourd’hui réprouvé. Ou André Soubiran, dont le cycle romanesque “Les Hommes en blanc” connut dans les années 50 un grand succès populaire. Ou encore Roland Cailleux, certes moins notoire, subtil romancier de “Saint-Genès ou la vie brève”, ami des Hussards, de Vialatte et de Rebatet. Pas davantage se gardera-t-on d’omettre les frères ennemis du Surréalisme, Breton et Aragon, un temps condisciples au Val-de-Grâce. Mention particulière pour un pharmacien de leur cousinage, le dramaturge Armand Salacrou. Inventeur de la Marie-Rose (« la mort parfumée des poux » disait la réclame). Elle fit sa fortune. Il poursuivait de la même haine vigilante, au sein du Comité National des Écrivains, au temps de l’Epuration, les lentes et ses confrères écrivains suspects de sympathie pour l’occupant. Comme on voit, un vrai philanthrope.
J.A.

SOS médecins de l’âme
À cette liste, il conviendrait d’ajouter Eugène Sue, Théophraste Renaudot, fondateur de La Gazette, ainsi que l’écrivain et critique littéraire Jean Freustié (1914-1983). Sans compter quelques étrangers, et non des moindres, tels Somerset Maugham, Conan Doyle, Schiller, mais aussi Tchekhov et Boulgakov, Rien d’exhaustif, bien sûr, dans ce recensement.

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