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Harlequin poli par l’amour

Les derniers avatars du roman de gare qui compte vingt-cinq collections !

Une question me taraudait : que sont devenues les fameuses éditions Harlequin, ce fleuron de notre production romanesque ? Eh bien elles existent encore, je les ai rencontrées. Au sous-sol d’une librairie. Juste en dessous de Marc Lévy et de Guillaume Musso. La juste place, en somme. Non seulement elles existent, mais elles prospèrent. Et même prolifèrent. Pas moins de vingt-cinq collections, de Luna, dédiée au sentiment, à Nocturne, consacrée à l’étrange, de Sagas et Passions à Spicy, celle-ci pimentée de détails coquins – il faut vivre avec son époque. En outre, des sagas historiques et le suspense plus ou moins policier, répandu à foison. Un fonds commun, l’amour, cet « idéal mis à la portée des caniches », comme disait le Docteur Destouches. Indémodable, lui. Décliné sous toutes ses formes. Un seul but, faire rêver le lectorat, féminin pour l’essentiel. Prompt à s’identifier à des héroïnes à qui l’avènement de la téléréalité et de l’informatique, les progrès de la science (ah, les coups de théâtre provoqués par les révélations de l’ADN !) ont donné un sacré coup de modernisme. Margot ne pleure plus dans sa chaumière, mais au volant de sa Smart.

Sans compter la libération des mœurs. Elle ajoute désormais quelques gouttes d’aphrodisiaque dans l’eau de rose. Pas de quoi, toutefois, révolutionner la « ligne éditoriale » : les scènes les plus osées relèvent davantage de la plate description clinique que de l’érotisme. Mais le prince charmant fait toujours recette. Immuable. Beau, séduisant et d’abord inaccessible. Fortuné, il va sans dire. Jusqu’au happy end, le mariage. Espéré en dépit de nombreuses traverses, il engendre des tourments quasiment métaphysiques : quelle coiffure, quelle robe choisir pour la cérémonie ? Nous voilà transportés dans le monde de la poupée Barbie. Dégoulinant de mièvrerie et de bons sentiments. Car la morale doit, au bout du compte, être sauve. Les bons récompensés, les méchants punis. Tout l’inverse de la vraie vie… Mais attention, romantisme pas mort. La raison d’être de la maison. Coup d’œil sur quelques-uns des derniers titres : “Troublante trahison”. “Un séduisant sauveur”. “Cœurs insoumis”. “Noces à la cour”, dont l’action se passe en Angleterre, au douzième siècle – voilà pour le dépaysement. Ou encore “Sous le charme d’un prince” et “Un célibataire à l’épreuve”. A quoi bon poursuivre la litanie ? D’un volume à l’autre, les poncifs s’enchaînent.

Intrigues et protagonistes interchangeables, à quelques petites nuances près. Dénouement prévisible à peine passé l’incipit. La jeune fille pauvre et méritante finira par se découvrir héritière d’une fabuleuse fortune. Le méchant séducteur cachait en réalité un cœur d’or. Bref, des recettes éprouvées. Un univers lisse à donner la nausée. Qui donc, commettant de telles fadaises, oserait prétendre au titre d’écrivain ? Ce serait bien usurpé. D’autant que le style, si on emploie ce terme au risque de le galvauder, est conforme au contenu. Dépourvu du moindre relief. Stéréotype roi. Illustration maladroite de ce qui s’apprend dans les écoles de journalisme et les ateliers d’écriture (rien de plus cocasse que les tentatives pour éviter, dans les dialogues, les répétitions de « dit-il » ou « dit-elle » au prix de contorsions incongrues). Bien entendu, les pseudos, pour la plupart à consonance anglo-saxonne, ne renseignent pas sur la véritable identité des auteurs. Il se murmure que nombre de normaliens trouvent là le moyen d’arrondir leur fin de mois. Des nègres de luxe, formatés à souhait. À l’instar d’une maison d’édition prospère. Ce qui en dit long sur le conformisme ambiant.
J.A.

Les Ombres du lac, de Nora Roberts, Harlequin, 304 p., 7,80 €.

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