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Le black dog de Churchill et de Charlot

Numéro 88 – Littérature étrangère

L’histoire qui a uni Winston et Charlie contre les méfaits de la dépression.

Ils se rencontrent en 1927, à Los Angeles, lors d’une soirée ennuyeuse. Ils entretiennent peu d’affinités, hors le fait qu’ils sont anglais. Une souffrance commune les ravage : la dépression. Alors Churchill et Chaplin concluent un pacte : s’unir contre le mal qui les ronge, baptisé « le chien noir ». Ce soir-là, ils évoquent leurs crises de mélancolie et leur désir de suicide, des techniques pour mettre fin à leurs jours et des moyens d’y surseoir. Ils conviennent de se revoir une fois par an. Ils ne tiendront pas exactement parole, mais chaque fois que l’un sera mordu par le chien noir, l’autre se portera à son secours. Ces vies parallèles ne se rejoindront que de manière intermittente, et l’Autrichien Michael Köhlmeier entrelace les trajectoires du futur Premier ministre de la Couronne et de l’artiste déjà célébrissime avec brio. L’amalgame – romanesque – culmine avec la lutte contre l’Allemagne, Churchill se battant contre Hitler avec les armes, Chaplin le parodiant dans Le Dictateur. Mais leur plus grand ennemi commun reste en eux-mêmes. Peu importe le degré d’invention dans ce récit présenté comme un roman, l’essentiel est dans le talent que déploie Köhlmeier quand il montre Churchill résistant au black dog en buvant des quantités astronomiques de Red Label, et Chaplin en se piquant à l’héroïne. Ce dernier se reconnaît « vaniteux, excentrique, pingre, despotique, lubrique », tel que la presse l’a décrit, mais il dit aussi qu’il a créé un personnage meilleur que lui-même et que Charlot est sa « part vertueuse ». Quand à son illustre ami, on apprend tout de son caractère complexe, imprévisible, odieux, de ses lubies, de ses terreurs, de son extravagance, du dévouement de son épouse qui prédisait ses fréquents coups de sang « dès leur stade sous-cutané »…

Et aussi cette scène hilarante où Hitler se décommande d’un dîner prévu en sa compagnie ; en réalité il est là, occupé à se raser dans les toilettes de l’hôtel où ils avaient rendez-vous. Surpris par Churchill qui ne le reconnaît pas, il se coupe à la tempe et se met à jurer, bientôt imité par l’autre. L’un ne comprenant pas la langue de l’autre, ils se lancent dans une diatribe furieuse contre le monde entier, un duel de jurons émis dans un charabia d’avant la création de Babylone ! Köhlmeier nous les rend si vrais et si sensibles qu’on se prend d’affection pour ces deux estropiés géniaux. Churchill écrit un jour à sa femme : « Si M. Chaplin se trouvait un jour en danger, je prendrais le commandement de la Royal Navy, par un putsch s’il le faut, pour aller le tirer d’affaire. » Gageure ou canular littéraire ? Ni l’un ni l’autre, puisque cette improbable relation a effectivement eu lieu. Le grand public, friand de choses vécues, même romancées, s’en pourlèchera. Mais tous les lecteurs admireront l’art de Köhlmeier passé maître, à sa manière émouvante et douce, tout imprégnée d’humour anglais, dans l’ambivalence des sentiments, dans la description des faux-semblants et le déni des préjugés. À la fin, après une série de rendez-vous manqués, le chien noir rend visite à Winston et à Charlie au même moment, au même endroit. Quand ils se retrouvent au studio United Artists de Londres, Churchill demande à Knott, son secrétaire privé, de les laisser. Au bout d’une heure, inquiet, le serviteur ouvre la porte. « L’homme d’État et le clown étaient assis à une table, tout près l’un de l’autre, genou à genou, leur tête se touchant presque. Ils avaient levé les yeux sur lui, clignant des yeux dans la lumière ».
V.L.

Deux messieurs sur la plage, de Michael Köhlmeier, Jacqueline Chambon, 250 p., 22 €.

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