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Le sexe chez sainte Thérèse et saint Jean

Numéro 59 – Littérature française

 

Aux ravissements sensuels de l’une répondent les appétits charnels de l’autre.

Leur sainteté a éclipsé leur envergure littéraire. C’est ce qui frappe à la lecture de cette Pléiade qui unit les océans mystiques de Thérèse d’Avila et la braise poétique de Jean de la Croix. Elle le rencontre en 1568 à Salamanque, et l’implique très vite dans la réforme de ses Carmes « déchaux », en opposition aux mitigés, les « chaussés ». Ensemble ils fondent, de Tolède à Séville, une multitude de monastères, en dépit de l’hostilité qu’ils suscitent en ces temps de secousses religieuses.

Thérèse raconte leur combat dans « Le Livre de la Vie », avant de rédiger « Le Château intérieur », métaphore de l’âme, « où il se passe des choses du plus haut secret avec Dieu ». L’exubérante « Madre » insiste sur la jouissance de « l’étreinte ». Au cours de la fameuse « transverbération », un ange paraît, « muni d’un long dard » qu’il lui enfonce « jusqu’aux entrailles » et la laisse « tout embrasée d’un grand amour de Dieu ». On n’a pas manqué de pointer dans ces transports une sexualité brimée et sublimée, et de les réduire à « une rêverie affective, irrationnelle et stérile ».

Mais ces reproches n’en détournaient nullement la future sainte des vertus évangéliques, si bien que l’Inquisition elle-même l’en disculpa. Aux ravissements sensuels de Thérèse répondent les exultations de Jean, jeté en 1577 dans un cachot où il écrit le « Cantique spirituel ».

Comme chez Thérèse, les appétits charnels aiguisent la quête du mystique. « Nuit obscure », chef-d’œuvre composé de huit strophes si denses qu’une vie ne suffirait pas à en épuiser le sens, oscille entre exégèse d’initié et littérature des abysses. Sommet du lyrisme occidental, ce texte de haut vol évoque une « brûlure suave » et des fulgurations qui éclatent dans la « teneur vive de l’être ». Au cœur de la nuit s’accomplit l’union des amants, âme et Dieu, avec des accents de « Cantique des Cantiques ». « Dits de lumière et d’amour », dits de poésie pure : « Dans une nuit obscure/d’une fièvre d’amour tout embrasée/ô joyeuse aventure/dehors me suis glissée/quand ma maison fut enfin apaisée »…
V.L.

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