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Les métamorphoses de Kafka

Numéro 90 – Littérature française

 

Le voyage hilarant et burlesque de Max Brod et de l’ami Franz à Paris en 1911 !

Je visitais l’exposition du Petit Palais : « Fantastique ! », lorsqu’un gardien se dirigea vers moi et me tendit un livre en me disant : « Il me semble avoir été écrit pour vous, surtout les pages que j’ai cochées sur Kafka au Louvre et Kafka au bordel ! » Je lui exprimai toute ma gratitude et lui promis de revenir au plus vite lui faire part de mes impressions. Je poursuivis mes errances à travers les estampes visionnaires et macabres d’Odilon Redon, Félicien Rops et James Ensor dans une ambiance qui m’est familière, celle d’un enfer où le grotesque le dispute à la pornographie dans un noir absolu que rien ne prostitue. Kafka n’est pas loin et si ce climat morbide vous attire, n’attendez pas le 17 janvier pour vous rendre au Petit Palais : les cauchemars ont la vie brève et la mort n’attend pas. Par ailleurs, il n’est point de meilleur contrepoison aux fêtes de Noël, bien plus sinistres que toutes les eaux-fortes dévoilant nos faces d’ombre. Nos cauchemars ne sont-ils pas nos procureurs les plus impitoyables ? Je macérais encore dans l’atmosphère morbide d’Albert Besnard (quel chef d’œuvre que sa gravure : Elle : l’inconnue !), lorsque je me décidai à ouvrir : “Kafka à Paris”. L’auteur, Xavier Mauméjean, m’était inconnu, mais les titres de ses précédents romans – “La Vénus anatomique”, “Ganesha, mémoires de l’homme-éléphant” – laissaient présager un esprit original, de même que sa participation au Collège de Pataphysique. Je ne fus pas déçu. En de brefs épisodes d’une virtuosité et d’un humour incroyables, Xavier Mauméjean conduit Kafka et son ami Max Brod ou, si l’on préfère Laurel et Hardy, successivement au Bois de Boulogne, au cinéma, dans le métro, au ratodrome, au cabaret du néant et même à la Laiterie du Paradoxe. Chaque épisode réserve son lot de surprises… et, comme dans tout chef d’œuvre, on s’amuse de tout ce qui arrive en demeurant malgré tout un peu triste.

 

Mais, pourquoi diable, ce gardien de musée tenait-il tant à ce que je lise les pages sur Kafka au Louvre ? Je saisis vite que ce qui l’accablait, c’était l’accumulation de chefs d’œuvre. Par leur présence en un même lieu, toutes ces créations magnifiques semblaient s’annuler, réduites à de simples objets qui n’avaient plus rien d’artistique. Il en avait douloureusement conscience et Kafka le lui avait confirmé en regrettant qu’à l’entrée de chaque musée ne figure pas une mise en garde invitant les touristes à ne s’intéresser qu’à peu de tableaux ou de sculptures. Seule l’anorexie de l’art nous permet de nous en repaître. Je reconnaissais bien là mon artiste de la faim. Quiconque recherche la satiété, non seulement est perdu pour l’art et la spiritualité, mais devient obèse et boursouflé. Une fois encore, Franz avait raison et il ne restait plus à son ami Max qu’à se mettre au régime. Ce qui ne dissuada pas Max pour autant de conduire Franz au bordel en lui déclarant avec une emphase de circonstance : « Voici le royaume enchanté de l’amour ». En réalité, Franz n’eut droit qu’à une réflexion goguenarde de la fille : « T’as la mécanique ankylosée ? » Il lui caressa les cuisses. Elle gloussa, puis fut prise d’un fou rire. Une fois dehors, Max lui fit part de son impression : « Tu me fais l’effet d’un sacré pistolet ! Tu vois bien qu’il ne faut pas avoir peur… » Franz fit quelques pas en avant sans répondre, songeant pêle-mêle à la fille, au couple que formaient ses parents, à la famille qu’il devrait lui aussi fonder. Puis dit à voix haute et intelligible, ce qui n’était pas dans ses habitudes : « Je tombe amoureux assez facilement, mais aucune femme ne me retiendra jamais. »

 

Je suis retourné au Petit Palais pour échanger mes impressions avec le gardien. Il n’était plus là, sans doute gavé de chefs-d’œuvre. Un autre, à la trogne rougeâtre, l’avait remplacé. Un instant, je me suis demandé si ce n’était pas Kafka lui-même qui avait revêtu l’uniforme de circonstance. Quoi qu’il en soit, dans cette exposition il était chez lui. Alfred Kubin qu’il avait rencontré dans un café de Prague lui en avait parlé. Et Kubin, c’était un peu lui. Avec Kafka, toutes les portes s’ouvrent. Celles de Paris, retranscrites par Xavier Mauméjean valent qu’on s’y attarde.
R.J.

Kafka à Paris, de Xavier Mauméjean, Alma, 268 p., 18 €.

 

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