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Lord Joseph

Alain Dugrand et Michel Renouard nous font redécouvrir l’immense Conrad.

Selon Jorge Luis Borges, « le » romancier par excellence. Chez nous, Gide, qui contribua à le faire connaître, lui devait beaucoup. Et Malraux, celui de “La Voie royale”. Voire Jean Raspail. Fascinant, en effet, ce Teodor Jozef Konrad Korzeniowski, plus connu sous le nom de Joseph Conrad. Né en 1857 en Ukraine, alors dans l’empire russe. Polonais d’origine. Parlant quatre langues, dont le français, mais écrivant en anglais. Du reste, après maints détours dont un séjour dans la cité phocéenne (il en avait conservé l’accent lorsqu’il s’exprimait dans notre langue), il avait adopté la nationalité britannique et rendit l’âme dans le Kent. Le prototype de l’écrivain cosmopolite. Tout le contraire d’un intellectuel de cabinet. Un grand auteur, à cheval sur deux siècles. Exigeant. Parfois plus difficile d’accès qu’il n’y paraît. Marqué par le romantisme et le récit d’aventures à la Stevenson et, en même temps, précurseur d’une esthétique plus moderne qui assigne à l’écriture en elle-même un rôle capital. L’un de ses romans les plus connus s’intitule “Le Nègre du Narcisse”. Titre si peu conforme aux canons de notre temps qu’aucun éditeur n’en voudrait aujourd’hui. A la rigueur, Le Black ou L’Homme de couleur du « Narcisse ». Plus lourdingue, certes, mais politiquement correct.
Quoi qu’il en soit, les réalisateurs de cinéma ont fait de son œuvre une grande consommation. Non des moindres : Coppola, dont “Apocalypse Now” est transposé de son roman “Au cœur des ténèbres”. Victor Fleming, auteur d’un “Lord Jim”. Alfred Hitchcock, Marcel Camus et Christopher Hampton, inspirés tour à tour par “L’Agent secret”. Entre bien d’autres récits et nouvelles, adaptés plus ou moins librement. Si, en outre, Conrad a marqué de son empreinte le roman d’aventures, c’est que sa vie fut elle-même une aventure. Sa vie, ou plutôt ses vies. Car il eut deux existences successives. La première passée à bourlinguer sur les mers du globe. L’autre consacrée à la carrière littéraire.

Deux biographies viennent de paraître quasi simultanément. L’essai d’Alain Dugrand porte sur les années de marin. Il débute par le mariage avec Jessie George, à Marseille, en 1896, pour revenir sur les périodes qui l’ont précédé. Flash-back, comme au cinéma. Retours sur l’adolescence et l’apprentissage du mousse à bord du Mont-Blanc. Sur les expéditions comme second ou capitaine au long cours de la marine marchande, à Singapour, au Congo. Évocation vivante, colorée, d’une vie de marin qui nourrira l’inspiration de l’écrivain. Un récit mené au pas de charge, émaillé de témoignages, ceux de Virginia Woolf, d’André Gide, de Jean-Aubry, le préfacier du “Frère-de-la-Côte”, entre autres. Conrad en devient quasiment fraternel.
Plus classique, le Joseph Conrad de Michel Renouard. Sont respectés, en effet, les standards du genre, ordre chronologique, impartialité qui sied à l’historien. Le biographe y suit son héros avec minutie, année par année, mois par mois. Nul détail ne lui échappe. Il alterne les points de vue, inscrit, en contrepoint de considérations générales sur les lieux et les époques, les nombreux témoignages qui alimentent son enquête. Autant dire qu’il fait bon usage des notes de blanchisseuse. Mais les romans, les nouvelles donnent aussi matière à des analyses permettant d’en apprécier la teneur. Sans parler de l’iconographie et de l’appareil critique. Bref, un véritable ouvrage de référence. Seule réserve que l’on ne saurait imputer à l’auteur, les notes renvoyées en fin de volume. Idée saugrenue qui oblige le lecteur à une constante gymnastique. L’universitaire à l’esprit tordu qui a eu, le premier, recours à ce procédé eût mérité qu’on lui tordît le cou.
J.A.

Conrad, la vie à la mer, d’Alain Dugrand, La Table Ronde, la petite vermillon, 288 p., 8,70 €.
Joseph Conrad, de Michel Renouard, Gallimard, « Folio Biographies », 336 p., 8,90 €.

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