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Louis-Ferdinand Céline et les femmes

Numéro 89 – Littérature française

 

L’essai de Bonneville, pas toujours transformé, dresse un catalogue qui dérape parfois jusqu’au stade sado-anal.

Il y a celles que l’on connaît. Les officielles, ou quasi. De Suzanne Nebout, plus ou moins prostituée, épousée en catimini à Londres, à Lucette Almanzor, la compagne des dernières épreuves, en passant par Édith Follet, issue de la bonne bourgeoisie rennaise. Et puis, à diverses époques, pour des périodes plus ou moins longues, Évelyne Pollet, la pianiste Lucienne Delforge. Sans omettre, bien entendu, la superbe Elizabeth Craig, dédicataire du Voyage. Sans oublier non plus, pour faire bonne mesure, la propre mère du romancier. Parmi une myriade d’autres qui ont traversé la vie de Céline et que l’on découvre ou retrouve à travers des bribes de confidences, des souvenirs, des correspondances, des recoupements, des témoignages. Pierre de Bonneville en dresse, en fin de volume, le catalogue. Il a tout recensé, tout lu qui concerne de près ou de loin l’objet de son essai. Une nomenclature minutieuse. Un travail de compilation probablement exhaustif. Parmi ces femmes et jeunes filles (car l’écrivain ne dédaigne pas les tendrons), beaucoup de danseuses. De jeunes proies livrées en pâture à un voyeur impénitent. Un passionné du corps féminin, qui eût donné « tout Baudelaire pour une nageuse olympique ». De quoi faire les choux gras des Closer et autres Gala. D’autant qu’en semblable matière, l’auteur de “Mort à crédit” se révèle sulfureux et ne faillit en rien à sa réputation. Adepte de plaisirs interdits. Volontiers spectateur de scènes de saphisme. Partouzard. Une pièce de plus à ajouter à un dossier à charge déjà épais.

Tout cela, que l’on savait plus ou moins pour peu que la personnalité du Dr Destouches ne laisse pas indifférent, le biographe en fait son miel. Soit. Mais, au bout du compte, il est permis de se demander ce que son “Céline et les femmes” apporte vraiment. Sauf à considérer, avec Sainte-Beuve et contre Proust, que la biographie fait avancer la connaissance de l’œuvre. Voire que celle-ci dépend entièrement de celle-là. La création artistique, résultat des expériences vécues par l’auteur ? On sait bien que c’est un leurre. En multipliant les références aux romans comme preuve de ce qu’il avance, l’essayiste ne prouve rien : le “Voyage” ou “Mort à crédit” ne sont pas des récits autobiographiques. Les prendre comme pièces à conviction, c’est faire bon marché de la liberté du romancier. Des transpositions et inventions auxquelles il se livre. Que m’importe à moi, lecteur, que tel passage soit inspiré par un épisode de sa vie, tel personnage par une de ses maîtresses ? Cela suffit-il à expliquer que le livre soit un chef-d’œuvre ? Non, bien sûr. Le pire, c’est quand l’auteur appelle à la rescousse les théories psychanalytiques. Freud, Lacan et leurs épigones sont ainsi conviés à cerner le génie de Ferdinand. À faire entrer, de gré ou de force, ses faits et gestes dans leurs catégories. Tout y passe, du stade sado-anal à l’Œdipe. A-t-il conservé, en souvenir, une casserole de sa mère ? Le voilà catalogué fétichiste, puisque cet objet est « symbole du rôle nourricier (de la mère) et instrument doté d’une queue. (…). À la fois une métonymie et une métaphore du pénis maternel ». Élémentaire, n’est-il pas ? Et défense de s’esclaffer !
J.A.

 

Céline et les femmes, de Pierre de Bonneville, L’Éditeur, 224 p., 15 €.

 

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