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Montherlant, l’indigné tragique

Classique ou moderne, Montherlant reste un auteur actuel, revisité par Philippe de Saint-Robert, son fidèle admirateur. Et si Montherlant avait raison, lui qui assurait dans ses « Carnets » qu’« il ne faut pas que l’artiste s’intéresse trop à son époque, sous peine de faire des œuvres qui n’intéressent que son époque » ?

Quarante ans après son suicide, Philippe de Saint Robert observe dans un essai brillant : « Le risque est considérable, le pari est quasiment pascalien. Car le courage qui ne mise pas sur son temps ne connaîtra pas la réponse », ajoute-t-il avec lucidité. Quel lecteur ne sait pas que « l’œuvre de Montherlant fourmille de passions sociales », comme la passion de la justice ou même la passion de la patrie, « horrible maladie. Mais pas plus que tout amour » (Carnets). Les feux de la passion, Montherlant les a connus depuis l’enfance, d’accord avec le mot de Bernanos : « L’esprit d’enfance va juger le monde ». Homme libre, Montherlant soupire : « Je sais bien ce qui me nourrit : ce sont les satisfactions de mon esprit, de mon cœur, de ma chair ; tout cela demande de la liberté ».

On le croit hautain, il n’est que sensible ; on le pense cynique, il se veut détaché de tout et « anarchiste supérieur », dixit Saint Robert. On le fait passer pour un formaliste, alors qu’il est un vrai « subversif ». Ne dites pas qu’il est carré dans ses opinions, il ne cesse de défendre le principe de « l’alternance ». « Professeur d’élan vital » a écrit de lui Gabriel Matzneff. Et celui qui a chanté les morts de Verdun prenait goût au libertinage. « N’est-ce pas une vie bien ordonnée, que celle où l’on a consacré sa jeunesse à b…, son âge mûr à écrire, et sa vieillesse à dire la vérité ? », clame encore dans ses « Carnets » l’auteur d’un « Don Juan » admirable. Romancier d’abord, puis auteur de théâtre ensuite, à nul autre pareil, Montherlant savait mettre de lui-même dans tous ses personnages, les forts comme les faibles, reconnaissant que « partout où il y a élévation, il y a grâce ». De Sevrais (« La Ville dont le prince est un enfant ») à Costals (« Les Jeunes filles »), même intensité dans le nihilisme que dans la quête du bonheur. Ce peintre du tragique des sentiments savait y faire : « La colère ressort en cris de tendresse ; la douleur en cris de plaisir, peu importe de quelle émotion, il faut que vous soyez émus » tranchait-il dans « Textes sous une occupation ».

Montherlant mérite mieux que la réputation que certains critiques trompés par leurs préjugés lui ont faite depuis quarante ans. C’est pourquoi « Montherlant ou l’indignation tragique » est d’une lecture roborative, essentielle pour percer l’âme de celui que Saint Robert nomme « cette sorte d’aventurier qui se cache de l’être ». Pour se rendre compte de la modernité d’une telle œuvre, un conseil : regarder l’adaptation réussie au cinéma d’ « Un incompris », par François Ozon, devenu « Un lever de rideau », avec Louis Garrel et Vahina Giocanti, superbe bonus ajouté au DVD de « Potiche ».
G.B.

Montherlant ou l’indignation tragique, suivi de « Correspondance » (1955-1972), de Philippe de Saint Robert, Hermann, 400 pages, 35 €.

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