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Niki de Saint Phalle, la nana néo dada un peu fada

La rebelle friquée n’a pas que fait saigner la peinture, elle l’a fait vomir.

Fric à gogo – elle en gagnera autant – la donzelle est née Marie-Agnès, le cordon ombilical enroulé double autour du cou, juste bon à l’étrangler. Fille d’une milliardaire américaine ravissante et d’un banquier, le comte André de saint Phalle (qui la violera à onze ans), elle raconte tout ça dans “L’été des serpents”. Chez les sans-dents, ça se passe aussi. Niki surnomme sa gouvernante française Nana, prénom d’avenir. Elle la préfère à sa mère Jacqueline, qui frappe ses filles avec sa brosse à cheveux. L’ancienne élève du Sacré Cœur aime la cuisinière noire, Cora. Son père, le marteau à la main, arrache bras et jambes à sa poupée chérie, retrouvée dans le grenier. Son frère, qu’elle appelle Hitler, lui glisse un serpent mort dans son lit. À l’école des filles de Brearley, Niki peint en rouge sang, avec un bâton de cosmétique, les feuilles de vigne recouvrant les attributs virils des statues grecques trônant dans le hall. Les monstres fascinent les petites filles. Celle-là, sous son physique de madone, couve la haine au cœur.

Le chaos guette : les dragons. Rire de ce qui la terrorise… Le beau mari, riche lui aussi, le dandy écrivain Harry Mathews, l’épouse devenue mannequin, l’engrosse d’un fils et d’une fille, qu’elle lui laissera. Je l’interviewai il y a quelques années pour Vogue, et elle me parla des quatre cents paires de ciseaux qu’elle collectionnait sous son matelas. La révélation lui vint à Barcelone, le parc Güell et la Sagrada Familia de Gaudi : ils avaient aussi mauvais goût l’un que l’autre.

Internée à Nice, elle échappe de peu à l’asile. Appâtée par « le footballeur » de Picasso, elle va se déchaîner sur « les Nanas » : membres décuplés, noires ou blanches, elles draguent et dansent sur l’abîme, énormités en string ; lèvent la patte sur leurs mille et une nuits. « Mes larmes se sont vengées sur mon corps. Parfois elles m’étranglaient et me donnaient de l’asthme. Je voulais être forte. Je voulais être dure… J’adore en jouer des larmes. » De son séisme, Niki fera son reliquaire. La prêtresse aux serpents de la Crète minoenne a trouvé sa vestale des temps modernes. Ses mariées blêmes vomissent l’amour. Aucun ustensile de cuisine dont elle nous fasse grâce, poupons de celluloïd brisés à l’appui des porte-jarretelles. Elle va tout oser pour ne pas périr.

La rebelle trouve son cyclope, impasse Ronsin. Un authentique fils d’ouvrier, qu’elle accompagne chez les ferrailleurs avant de l’épouser : Tinguely. Il lui apporte les muscles qu’il faut pour édifier sa chapelle à soi-même, dans son Jardin des Tarots. Lui compte les bûches, elle donne du caviar à son chat. Remarquable biographie de Catherine Francblin, publiée chez Hazan.
La bacchanale déroule. On sort crevé du spectacle, Nini de Saint Phalle est tout le temps en cloques. J’avoue que j’ai respiré de me retrouver dans le jardin du Grand Palais, à marcher dans les feuilles mortes parsemées des coques ouvertes et blanches des marrons frais. Décidément, je préfère Botticelli.
C.D.

Exposition Niki de Saint Phalle, Grand Palais, jusqu’au 2 février 2015.
Niki de Saint Phalle, la révolte à l’œuvre, de Catherine Francblin, Hazan, 448 p., 29 €.
Niki de Saint Phalle, il faut faire saigner la peinture, d’Élisabeth Reynaud, Ecriture, 230 p., 17,95 €.

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