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Philippe Muray, le pessimiste mystique

Le roboratif premier tome du journal pétaradant d’un écrivain hors-norme, réactionnaire et réactif, lucide et rêveur.

En lisant les “Exorcismes spirituels” au Théâtre de l’Atelier, notre génial cabotin national Fabrice Luchini l’avait révélé en 2010 au grand public. Aujourd’hui, voici le premier tome du Journal intime de ce satiriste pessimiste disparu il y a neuf ans, qui couvre les années 1978-1985. Bonne occasion de remettre les pendules à l’heure. La verve et les trouvailles de Philippe Muray sont une entreprise de démolition des valeurs contemporaines. C’est le détricoté d’une œuvre polémiste, furieuse, trop souvent réduite à quelques bons mots sur les dames patronnesses du politiquement correct, les bobos et les enragés de la randonnée et du tourisme. Que reste-t-il à la lecture des pages fiévreuses de ce contempteur au style fulfurant ? Une haute réticence, d’ordre philosophique, à l’égard du GH – entendez : le genre humain. GH : « espèce de forçats de l’opulence pauvre, mise à la chaîne de l’espèce pour son plaisir, pour son loisir, la machine de la colonie pénitentiaire rafistolée pour broyer du bonheur d’hommes, c’est-à-dire du vide ». Muray n’avait pas de mots assez durs pour fustiger « la laideur, la balourdise, la castration de toute violence et de toute pensée ». Au roman contemporain, grenouillage autofictionnel, il oppose le roman spirituel, martelant sa dilection pour Léon Bloy, ce fou de Dieu. La préoccupation mystique habite tout ce gros volume, avec une authenticité, des doutes, une détresse qui surpassent le polémiste enrageant de devoir décrire l’enfer moderne. Le sniper parlant peu de sa vie privée, son “Journal” révèle la cohérence de sa pensée en même temps qu’il revient aux sources de ses détestations. On est surpris de le voir chercher, comme remède à ses tremblements, une « preuve littéraire de l’existence de Dieu : le multiple en acte, infini actuel, prouve Dieu, vrai infini et vrai multiple. » C’est « La parole du Christ face au Club Méditerranée comme monde. » De quoi alimenter les “Pourritures terrestres”, « récit de tourisme gnostique » qui traverse tous ses livres. Au contraire de René Girard, qui veut réveiller un mort derrière chaque dieu, Muray estime que « le travail de la religion est de lever un dieu derrière chaque mort ». Il parle de la « petite tresse imperceptible des choses entre elles » selon Hello, que le présent cache et que le passé dévoile. « Mais qu’y a-t-il jamais eu à dévoiler, en ce monde, si ce n’est le sinistre échec des choses, et le caractère lugubre, en détresse, dont chacun de nous est l’image tremblée ? » Ce belluaire se retrouve en Léon Bloy, en sa faim de Dieu « si furieuse qu’il regrettait de ne pouvoir écrire des cris », en sa flamme « alimentée par tout le fumier de l’époque ». De tous les auteurs, ceux qu’il préfère, ce sont les ennemis du ricanement et de l’opacité, « tout entiers dans le mystère de l’écriture », comme Mallarmé, Pascal, Nerval, Flaubert, Rimbaud, Proust, Joyce, Céline (le plus biblique des écrivains, dont il se disait l’héritier direct, en scandalisant pour avoir distingué l’auteur du “Voyage” de l’antisémite de “Bagatelles pour un massacre”). Et Artaud, et Baudelaire, et Nietzsche. Il paraphrase Dostoïevski : « Puisque tout est fini, Dieu est permis ». Nihiliste ? Cet homme discret et chaleureux aimait la vie, pas l’orthodoxie régnante. En lui vivait un lettré angoissé, « habité d’une énorme énergie de lecture et de pensée ». Discret jusqu’au secret, Muray ne bénéficiait pas d’une vaste audience : il avait quitté les grands éditeurs pour s’exprimer dans de modestes revues et sur internet. Personne, ni Sollers (« la bêtise de l’intelligence »), ni les intellos à col blanc ne peuvent se vanter de l’avoir récupéré. Il était seul aux commandes d’une canonnade étincelante, prêt à décimer les moutons de Panurge, les « androïdes analphabètes », la pensée unique, le Tout-vertueux et le Tout-verbeux, les comiques niais, les arpenteurs analphabètes des plateaux de télévision.

Plus aigus que ses pamphlets mêmes, car plus approfondis, les pages de son Journal éclairent la source de ses fulminations. La critique de notre époque y est sous-tendue et étayée par ses lectures, innombrables, et par un véritable désespoir que ses épigrammes et ses libelles à l’adresse de la modernité ne laissaient pas toujours pressentir. Tous les siècles, et pas seulement les XXe et XXIe, sont l’objet de ce pessimisme à l’égard des pensées dominantes, dans l’exacte mesure où la nature humaine est désespérante et nous promettait, selon lui, un avenir aussi paradisiaque que désincarné. Ce désespoir n’est ni triste ni ennuyeux. On s’amuse beaucoup en compagnie d’une vaste galerie de personnages digne des “Caractères” de La Bruyère, dont les cibles sont les formes de la bienséance. L’enfant à l’extraordinaire liberté de ton de Bloy, de Céline, de Balzac, de Rabelais, pulvérise avec humour les vanités de son temps. « Quand les professeurs de vertu rétrospective et anhistorique racolent dans les médias ; quand n’existe plus d’ardeur que pour ce qui relève de la noyade dans l’indifférencié ; quand le chaos festif et touristique devient la trame de nos vies concrètes dans un monde qui se réaménage à toute allure en « espace de loisirs » ; quand la religion culturelle ne connaît plus les arts que pour les forcer à incarner le collectif euphorique, alors il est nécessaire de reprendre à zéro la critique d’une époque si pénible. » Ces paroles « anthracites » réintroduisent le négatif pour montrer « que lorsqu’on l’évacue, on ne peut plus rien comprendre ». À l’opposé d’une vision étroitement nihiliste, il avait le projet, contre l’« Empire du Bien » de « réintroduire le négatif pour montrer que lorsqu’on l’évacue, on ne peut plus rien comprendre »
V.L.

Ultima necat, I, Journal intime, 1978-1985, de Philippe Muray, Les Belles Lettres, 619 p., 35 €.

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