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Steiner: L’ennemi du fascisme de la vulgarité

Numéro 62 – Littérature française

 

La réédition d’une partie de l’œuvre de Steiner est une belle façon de converser avec lui.

1200 pages d’intelligence pour 25 €. Ce n’est pas cher surtout quand on songe au salaire astronomique des footballeurs qui n’ont pas 1% du talent de Steiner. Des ouvertures lumineuses, il y en a plein le Quarto que lui consacre Gallimard. À propos de football, Steiner a déclaré qu’au hit-parade de l’orgueil national, Beckham dépassait Shakespeare, Darwin et Newton, tout simplement parce qu’il donnait de la joie aux fans devant la télévision. Et lorsque Maradona a crié « C’est la main de Dieu ! », George Steiner déclara que l’Argentin était le plus grand métaphysicien du siècle car “el Pibe de Oro” fit preuve d’humour et de théologie. Tout ça décrit parfaitement l’esprit de l’essayiste qui pose un regard périphérique sur l’existence, ne frappant pas d’ostracisme une actualité qui a priori n’entre pas dans son œuvre. Au fond de lui, George Steiner sait très bien que la grande musique et un grand texte procurent encore plus de joie qu’un but, mais les gens ne le savent pas car ils sont abrutis par le déferlement médiatique de la médiocrité. « Tu ne seras pas celui qui écrit la lettre, tu seras le facteur. » Cette phrase de Pouchkine convient à George Steiner qui ne s’empêche pas pour autant de noircir du papier.

La preuve, ce pavé publié sous la direction de Pierre-Emmanuel Dauzat, l’un des meilleurs exégètes de Steiner qui dérange l’intelligentsia hostile aux esprits indépendants. Il faut savoir que le petit George Steiner a entendu les discours d’Hitler retransmis à la TSF. « Mon père savait ce qui allait arriver. » Cette période de sa vie est évoquée dans “Errata” (1997), son autobiographie étincelante si loin de la logorrhée des maîtres-penseurs du Tout-Paris qu’il dérange tant. Il suffit de lire l’épisode de son dépucelage pour se rendre compte que George Steiner est un vrai vivant et non pas une vedette de l’édition qui se prend au sérieux. Né à Paris, le 23 avril 1929, de parents juifs viennois qui avaient la passion de l’esprit, George Steiner a accompli des études secondaires classiques en français avant d’aller aux États-Unis. Comment doit-on présenter l’ubiquiste ? Comme il écrit en anglais, est-il un écrivain anglo-franco-américain ? Le polyglotte qui parle de surcroît allemand n’est-il qu’un spécialiste de littérature comparée et de la traduction ? Disons que l’essayiste, critique littéraire, philosophe, professeur cofondateur du Churchill College de Cambridge est un citoyen du monde qui déteste le nationalisme. Steiner se demande tout le temps pourquoi la haute culture n’a pas empêché la barbarie ? Ce constat nous impose la plus grande vigilance.

“Dans le château de Barbe- Bleu” (1971), Steiner souligne que les périodes les plus productives de la culture européenne se sont terminées par des désastres. Dupe de rien et surtout pas de la gloire, il s’amuse à dire qu’on se souviendra peut-être de lui à Cambridge parce qu’il a installé une machine à café dans la salle des professeurs et une laverie automatique dans chaque résidence universitaire. Steiner n’est pas un artiste du langage qui donne une œuvre romanesque. Il n’en demeure pas moins un créateur de textes qui nourrissent bien plus que la littérature de divertissement. D’aucuns ont reproché à Steiner d’aimer lire “Les Deux Étendards” de Lucien Rebatet. « La grande littérature est souvent de droite, dit-il. Je continue de préférer Céline à Aragon ». Encore un uppercut verbal asséné aux simples carriéristes qui n’ont pas encore compris qu’on écrit d’abord avec des mots. S’il partait sur une île déserte, Steiner emporterait un dictionnaire, la Bible – livre « inimaginable » – et peut-être un ouvrage avec des parties d’échecs. George Steiner ne veut pas avoir de disciples. Simplement des amis qui suivent leur propre voix.
B.M.

 

Œuvres, de George Steiner, Quarto/Gallimard, 1209 p., 25 €.

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