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Un grand roman sur la cruauté

Numéro 89 – Littérature étrangère

 

Martin Amis nous plonge dans les ténèbres du désir aveugle de faire le mal.

Le dernier roman de Martin Amis, “La zone d’intérêt” – expression euphémistique des nazis désignant une partie du camp d’Auschwitz où les déportés travaillaient pour l’industrie de guerre – plonge dans les ténèbres du désir aveugle de faire le mal. Un « monde hallucinant », comme le dira de Dachau le peintre Zoran Music. Un mal étayé sur la folle rationalité de l’Holocauste qui transforma le devenir-humain en devenir-cruel dans la patrie de Kant et de l’Aufklärung.

Trois personnages racontent, parfois sous la forme du monologue intérieur, la vie à Auschwitz dont le nom n’est cependant jamais indiqué. Paul Doll, le commandant du camp aux comportements méprisants et sadiques et aux principes ubuesques, Angelus Thomsen, l’officier SS qui dirige le complexe industriel, et Szmul, le déporté juif polonais qui participe à l’extermination des siens en faisant fonctionner avec une grande efficacité les fours crématoires. Le premier refuse de se poser la moindre question sur son œuvre de mort et se félicite que le mot allemand qui désigne l’obéissance aveugle soit « Kadavergehorsam » : le cadavre comme signe de l’absence de toute volonté propre. Le second, nazi ordinaire qui a suivi le mouvement par lâche conviction, retrouve peu à peu un devenir-humain grâce à l’amour platonique qu’il éprouve pour la femme de Doll : il va se transformer en saboteur du système.

Quant à Szmul, il a perdu toute estime de soi jusqu’au dégoût, jusqu’à renoncer à être un humain, et il est hanté par l’idée que, pour survivre, il faut avoir en soi le désir de tuer. On sait que l’exercice du mal exige la négation d’autrui et de son humanité mais on comprend quelque chose de plus en lisant Martin Amis : le bourreau enfermé dans son monde aveugle, comme on le dit d’une chambre, n’existe pour personne. Pas même pour soi, sauf de façon spéculaire. Et le romancier de conclure : « Sous le National-socialisme, on se regardait dans le miroir et on voyait son âme ». Un narcissisme synonyme d’extinction de la vie ! Nul cynisme dans ce livre à l’écriture grise comme la zone qu’elle découvre, où les adjectifs sont rares et le pathos absent. On entend seulement résonner entre les mots le tempo d’une odieuse comédie qui tente de décrire au plus près la lâcheté des consciences et l’oubli de soi dans un monde de ténèbres. Un grand livre qui affronte la cruauté sise au fond de l’homme.
M.E.

La zone d’intérêt, de Martin Amis, traduction de l’anglais par Bernard Turle, Calmann-Lévy, 405 p., 21,50 €.

 

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