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Vénus Khoury-Ghata: Vénus au miroir

Numéro 86 – Littérature étrangère

 

La grande poétesse libanaise prouve encore qu’elle est un écrivain de la ferveur.

René Char me parla de Vénus pour la première fois : il l’appelait « la poétesse ». Son prénom, pas encore ramassé avec les balles de tennis des championnes, ne trompait pas. Sous l’élégante couverture bleue du Mercure de France, l’indicible mélancolie d’une vie de femme. Que de femmes se reconnaîtront ! Tout est joué et la jeunesse derrière elles. Vénus Khoury-Ghata se livre. Se délivre ? La romancière célèbre, et célébrée, s’incline sur le rendez-vous avec soi-même, conduit puis reconduit par la gueuse, la mort : celle qui coupe le fil, le souffle. Le soupir. Un grand amour pour lequel elle quitte tout, son pays, son Liban. L’homme aimé va mourir, brutalement. Il la laisse titubante, dans leur Paris, avec une petite fille Yasmine, et des dettes. Le destin guette. Mexico, Mexico… Sur les hauteurs, entre le flamboyant et les glycines, une grande finca aux six domestiques indiens en livrées, restés aux ordres de leur maîtresse morte. Le veuf, vingt-cinq ans de plus qu’elle, veut épouser l’arrivante. Il va devenir le mari muet, muré dans sa rigidité. Le suicide de son père, le jour même où sa femme l’a quitté pour suivre son amant, l’a-t-il altéré à jamais ? La fortune, elle, s’est envolée.

De son enfance en ronces, Vénus a emporté la compassion. Vénus fera seule les besognes. La Libanaise va devenir un écrivain à part entière, nouer son être à la langue, rêver en français qu’elle vénère. L’ouvrière de quarante livres ne fait jamais grève. Ne fait jamais grâce. Son écriture talismanique, sa beauté, cheveux couleur d’ambre, yeux scintillants sous le khôl, brûlent. À sa table, et de ses blanches mains, elle prépare toutes les saveurs de son Orient natal. Le vieux mari va mourir, à son tour. Les morts ne parlent plus, mais va-t-il encore se taire ? Elle entre dans le silence de ses tiroirs, de leurs chambres séparées : la gomme, la plaquette vide des médicaments, les verres de ses lunettes. Déjà, elle se sent en manque de tout ce qui l’épuisait de ses tâches. Les chattes sont mortes. La seule provocante, c’est elle. Jamais l’inassouvie n’a été plus prête à aimer. Sous le titre délirant – Vénus est la femme la moins faite pour être quittée – l’amour veut-il devenir rage ? Le temps inique l’assigne. Vénus Khoury Ghata ? Du feu qui pleure.
C.D.

La femme qui ne savait pas garder les hommes, de Vénus Khoury-Ghata, Mercure de France, 128 p., 12,50 €.

 

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