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Bobby à la pointe

Bobby à la pointe

Robert Giraud était proche d’Alphonse Boudard, de la débine et de la mistoufle.

Après ses années de Résistance dans le maquis de Georges Guingouin, le Limougeaud Robert Giraud ne regagne pas sa ville natale et se lance dans l’exploration de l’asphalte parisien. Il a la trentaine en 1950. Divorcé, sans un sou, il dégringole dans les bas-fonds où il rencontre les traîne-patins qu’on retrouvera dans son premier livre, « Le vin des rues », publié en 1955, qui assoira d’emblée sa notoriété d’écrivain expert en énergumènes. Nous voici dans un territoire littéraire connu, arpenté par Carco et Mac-Orlan, où règnent l’argot et la débrouille. Giraud sait de quoi (et de qui) il parle puisqu’il a partagé pendant quelques temps le destin de ces clochards – lui jouissait cependant d’un endroit où dormir, cette nuance a son importance : « La cloche, en argot, c’est le ciel, explique-t-il. Sont clochards tout ceux qui n’ont que le ciel pour toit ».

Giraud est donc privé du titre, mais s’enorgueillit néanmoins de l’amitié des grandes figures du pavé parisien de l’époque. Il connaît bien les arcanes du milieu, au point que l’hebdomadaire Qui ? Détective lui commande en 56 une série d’articles sur le sujet. L’ensemble est judicieusement réuni aujourd’hui par Dominique Gaultier dans ce volume, « Le Peuple des berges », préfacé de façon fort éclairante par Olivier Bailly, d’une impeccable fidélité à son ami Giraud, disparu il y a quinze ans. Ce bréviaire de la débine est aussi le Who’s who de la rue d’alors : voici Léon, dit La Lune, dit La Chouette, puis Robespierre, le « biffin », suivi de l’Amiral, Roi de la Cloche qui reçoit, conseille et consulte à la Maub’. Il est le successeur à ce poste de Marcel Jacquet, découronné pour cause d’escroquerie. Et puis voici Ralph et son épervier, arrêté par la Fluviale, Gégène et Pépé le Gitan… Bref, une cohorte de trappeurs du bitume, tantôt braconniers du clair de lune, « verduriers » ou « manchards », tantôt bouffeurs de « niglos », détrousseurs d’amoureux, pêcheurs en eaux troubles sous le Pont de Notre-Dame, piégeurs de chèvres ou de roquets à pedigree, marchands de petit bois ou de tabac de récup.

Certains sont avides et peu fréquentables, mais la majorité d’entre eux se compose de doux rêveurs chasseurs d’étoiles : sous les pavés la plage… Les pérégrinations de Giraud dans le monde enchanté de la misère le conduiront à nous donner des livres majeurs sur l’argot et à devenir l’ami des Boudard, Fallet, Prévert (il était celui de Robert Doisneau dès 1947). Et comme aujourd’hui la récession s’annonce rude et massive pour nous autres, Français, que le chômage aux dents vertes se profile pour chacun à l’horizon, il est temps d’apprendre à fumer nos mégots, à voler les chiens des riches et à pêcher la nuit dans la Seine… Toutes choses auxquelles vous initiera ce petit ouvrage, qui est aussi un manuel à l’usage des démunis, un fascicule de sauvetage en cas de naufrage.
G.P.

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Forest Aragon

Le peuple des berges, de Robert Giraud, Le Dilettante, 128p., 12E.

Voir les commentaires (2)
  • Encore un écrivain que je ne connaissais guère.

    Bravo à Service Littéraire qui met en avant ces auteurs oubliés et surtout pas les plumitifs sans intérêt qui malheureusement vendent en centaines de milliers d’exemplaires!

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