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Charles-Roux Edmonde à l’envers

Charles-Roux Edmonde à l’envers

Numéro 104 – Littérature française

Portrait d’une héroïne des fêtes de l’Huma en Chanel qui, selon André Pieyre de Mandiargues, avait le plus beau cul de Paris.

Après nous avoir enivrés avec les sœurs russes, Lili Brik, l’amoureuse de Maïakovski, et Elsa Triolet, la muse d’Aragon, Jean-Noël Liaut s’attelle à un gros morceau marseillais : Edmonde Charles-Roux. Qui s’y frotte s’y pique. Il lui chipe même un titre. “Elle, Adrienne” devient “Elle, Edmonde”. Née dans les grandes huiles, son héroïne ne fera jamais fi du savon de Marseille, fortune du clan, dont il ne restera pas un sou vaillant à la mort de son grand-père, Jules Roux. Mais ce dernier, judicieusement, président des armateurs de Provence et mécène musical, fit précéder son patronyme pauvret, à défaut d’une particule, d’une rallonge grâce au prénom Charles adossé, trait d’union à l’appui. Venue au monde olivâtre et chétive, affligée de la jaunisse des nourrissons, Edmonde n’inspira guère sa mère Sabine, vouée aux mondanité et cœur de cuir selon sa descendante. Edmonde passa la première année de son existence avec sa bouillante grand-mère, organisatrice de la première lecture de l’Aiglon… Elle ne verra pratiquement pas ses parents à Rome : ils vivent dans le tourbillon des diplomates, entre les chemises noires et l’envol du fascisme mussolinien. Les nannies peuplent son enfance et celle de son frère Jean-Marie, qui deviendra prêtre, de sa beauté de sœur, épouse du prince del Drago, qui appartient à la tribu dorée du Duce. La Rome des pique-niques nocturnes aux chandelles, au milieu des tombeaux antiques et des cyprès de la Via Appia Antiqua, marquera à jamais Edmonde. Pour l’heure elle fait ses classes par correspondance avec le cours Hattemer et les enfants, polyglottes et mélomanes, rejoignent la grand-mère l’été, dans sa luxueuse villa Serena.

Nommé ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, son père réside au palais des princes Orsini. Rebelle aux cours par correspondance, Edmonde intègre le lycée Chateaubriand où, avide de combler ses lacunes, elle se retrouve seule au milieu de dix-sept garçons. Pie XI reçoit son père en famille, gardes suisses à hallebardes et faste du grand faste pontifical en plus. C’est un portrait passionnant que brosse Monsieur Liaut de la future héroïne des fêtes de l’Humanité. Edmonde, revenue à Marseille, décide de devenir infirmière et de passer son permis de conduire. Caporal-chef de la Légion, elle est blessée et citée à l’ordre de l’armée. Elle rejoint son amie Lily Pastré, énorme et fanée, abandonnée par son mari et surnommée « le lit défait ». La généreuse hôtesse lutte contre vents et marées pour ses amis juifs et artistes, et c’est dans son mas entouré de pinèdes qu’Edmonde se lie à la pianiste Clara Haskil, au violoncelliste Pablo Casals, rencontre les peintres Masson et Christian Bérard, le chorégraphe Boris Kochno, le danseur étoile Serge Lifar. « Ce sont mes écoles à moi, mes universités et c’est là, pendant la guerre, que je les ai faites. » Dans la foulée, elle rejoint la Résistance. Les écoles d’une femme, ce sont aussi ses amants et Edmonde ne va pas en être avare. Une liaison solide avec Derain. L’ogre, quarante ans de plus, fils d’un pâtissier-glacier de Chatou, lui demande de poser dans son atelier. Cela donne : “Edmonde Charles-Roux au collier de perle”. Elle débute aussi à “Elle”, qu’elle quitte pour “Vogue”, introduite par Bérard auprès de Michel de Brunhoff, et franchit tous les échelons, bouscule les codes, devient rédactrice en chef. Son père se désole : « tu vis comme un homme ». La camisole de force des serments conjugaux, l’intrépide n’en veut pas. Sa liaison avec Maurice Druon s’affiche aux yeux de Paris. Embauchée dans son « atelier » pour “Les Rois maudits” (technique qu’elle fera bientôt sienne), elle enverra force enquêteuses dans toutes les provinces de France et de Navarre sur les traces oubliées de Chanel. Le peintre Clavé, André Pieyre de Mandiargues, ses amants vont défiler, jusqu’au colonel Oufkir. Mandiargues célèbre son cul : « Dans ce monde-là, son renom était de posséder le plus beau cul de Paris et de savoir s’en servir… J’avouerai que je ferme souvent les yeux en évoquant le cul d’Edmonde. Il ne tarde pas à venir flotter comme une double montgolfière blanche et rose dans le ciel obscur créé par mes paupières. »

Dommage que Monsieur Liaut ait ignoré la brouille mortelle entre Chanel et Edmonde. J’entends encore la voix de Chanel me définissant Edmonde : « Fille d’ambassadeur, ambassadeur moi-même. Sa sœur s’appelle Cyprienne. Simple comme la rosée. » Elle lui en voulait de ne pas avoir épousé Druon parce qu’il était juif. Le pot aux roses éclata quand, au cours d’un déjeuner rue Cambon, Chanel lui lança : « Alors Edmonde, il paraît que vous préparez un livre sur moi ? – Oui, répondit Edmonde en rougissant jusqu’aux oreilles. – Eh bien vous allez prendre la porte et vous ne la repasserez plus. » Renvoyée comme une bonne, Edmonde ne reviendrait plus jamais. La haine au cœur, ou à ce qui en tient lieu, elle exécuterait sa reine maudite, qui lui assurerait une fortune, mais vaine : autant l’époque est merveilleusement rendue, autant Chanel, sa fragilité, son effervescence lui échappent. Un autre renvoi, cuisant, fut celui de “Vogue”. Le prétexte d’une photo de mannequin noir en couverture servit d’alibi. En fait, New York s’inquiétait des amitiés gauchistes d’Edmonde, de son intimité avec Aragon et Elsa, de sa présence répétitive aux fêtes de l’Huma. La chèvre et le chou, quoi.

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Son entrée en littérature fut sa réponse. Hervé Mille, éminence grise de l’époque, lui assura son Goncourt. L’honneur était sauf pour la coriace Edmonde, toujours rosse et radin, son nez busqué sous ses lunettes, acharnée et travailleuse. « Un jour je laisserai échapper la louve qui est en moi », écrivait Jean Rhys dans “Bonjour minuit”. Le crépuscule d’Edmonde sera officiel. Après sept ans de liaison, elle épouse à l’église Gaston Deferre, fringant maire de Marseille, intime des voyous et de Mitterrand dont il deviendra le ministre de l’Intérieur. Ella a fait décorer son appartement de la rue des Saints-Pères à Paris par Jacques Grange et fera de même pour celui de Marseille. Gaston aime le luxe, tiré à quatre épingles chez son tailleur de Londres. Le diagnostic du couple par Liaud est juste : « L’aigle à deux têtes ». En fait, le mot de Madame de Staël pourrait s’appliquer à Edmonde : « Mes opinions politiques sont des noms propres ». Devenue présidente du jury Goncourt, qui élit pour la première fois une femme, ce sera son “Boulevard du Crépuscule”. Mais sans Éric Von Stroheim pour l’accompagner. En vieux costume de tweed élimé, et souliers plats inélégants, l’arlésienne n’est plus la déesse Shiva de “Vogue”, avec dix bras qui s’affairent en permanence. Elle remettra les deux siens, droite et gauche, à Bernard Pivot, avant de s’éteindre.
C.D.

Elle, Edmonde, de Jean-Noël Liaut, Allary Editions, 250 p., 18,90 €.

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