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Depardieu? Non, un par un !

Depardieu? Non, un par un !

Gerard Depardieu 93

Numéro 93 – Littérature française

 

L’ineffable Gégé a pondu un bouquin génial plein d’innocence et de culpabilité.

 

Nous nous étions réjouis en son temps de son départ de France et de son adoption de la nationalité russe. L’individu nous empêchait de dormir en rond. Et voilà qu’aujourd’hui Depardieu en rajoute une couche avec un livre de réflexions qui nous renvoie une nouvelle fois à la médiocrité de notre condition de citoyens français, voire tout simplement de notre condition humaine. Au fil des pages, il prend un malin plaisir à décrire un homme vivant, qui se tient debout, plein de sève, ouvert sur les autres. Tout le contraire de ce que nous sommes devenus. Il faut attendre les dernières lignes pour nous rappeler qu’étymologiquement, l’innocent est celui qui ne nuit pas, qui décide de faire le bien. Or Depardieu creuse là où ça fait mal. Il l’avoue lui-même, il souffre d’une maladie, l’amour de la vie, « quelque chose de vaste, d’immense ». Un amour de la vie qu’il doit à ses parents, le Dédé et la Lilette, qui l’ont laissé s’échapper très jeune pour qu’il découvre lui-même le monde, sans préjugés et sans interdits. Ils en ont fait un homme curieux de tout, à fond dans l’instant présent. Un homme de toutes les aventures vécues avec enthousiasme et générosité, toujours en quête de nouveauté, prêt à partager dans l’excès ses passions. Ce n’est pas lui qui aurait pu écrite « La nostalgie n’est plus ce qu’elle était »… Chaque ligne du livre devrait agacer nos élites. Y compris les pages consacrées à la nourriture et au vin.

 

Car si Depardieu affirme « ressentir une humilité véritable devant ce que la terre nous apporte », il vante son « sens moyenâgeux » du partage des plaisirs de la table, son bonheur de cuisiner pour les autres, le vin coulant généreusement. À l’heure des cinq fruits et légumes par jour, de l’abus d’alcool dangereux pour la santé, l’ode à la ripaille relève de la provocation la plus éhontée. Mais on aurait tort de réduire le livre à des considérations sur un incommensurable amour de la vie. Depardieu remet les pendules à l’heure sur Poutine et sa diplomatie, sur les Américains, leur puritanisme et leur hypocrisie, sur le désarroi de nos concitoyens victimes de politocards qui les poussent « dans les bras d’une ignorance, par lassitude d’une autre ignorance. » Et il y a bien d’autres choses dans l’ouvrage pour choquer nos consciences de pauvres humains qu’on enferme, avec une réussite incontestable, dans la « normalité », la bien-pensance. Depardieu ne se pose ni comme un exemple à suivre, ni comme un guide spirituel. Mais nom d’un chien, si ce pavé dans la mare pouvait réveiller avant qu’il ne soit trop tard ce qui a fait le génie et la grandeur de la France ! Mais n’est-il pas déjà trop tard ?

J.M.L.

Voir également
Les métamorphoses de Kafka

 

Innocent, de Gérard Depardieu, Cherche Midi, 189 p., 16,80 €.

 

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