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Eclats épistolaires selon saint Michel

Eclats épistolaires selon saint Michel

Un éclairage neuf sur la personnalité de l’écrivain ethnographe.

« Ce livre est à la fois opaque et transparent, même lumineux […] Je crois que la lumière éclate de deux périodes opaques comme l’étincelle du frappement de deux silex ». Ainsi, en juillet 1948, Jacques Baron commente-t-il pour Michel Leiris sa lecture de “Biffures”, tome 1 de la “Règle du jeu” et prolongement de “L’Âge d’homme”, ce chef d’œuvre qui a révolutionné l’introspection littéraire. Parue neuf ans plus tôt, cette glaçante mise à nu où l’écrivain-ethnographe se tient debout devant lui-même « comme le taureau devant le matador » procède d’une impudeur si crue qu’elle n’a jamais laissé d’intriguer. C’est en styliste de haut vol que Leiris a mûri le projet fou de se traquer jusque dans les moindres replis de son corps et de sa conscience. Patrice Allain et Gabriel Parnet, les maîtres d’œuvre de cette correspondance inédite, y ont cherché des compléments au « pour-soi documenté » dont l’immense confession de Leiris s’est nourrie, et dont le recours à la psychanalyse et aux mythes n’épuise pas tous les mystères. Que d’ombres derrière cette recherche aux confins de soi et aux antipodes de nos plates autofictions ! En quoi ces « éclats » épistolaires aident à démêler le « réseau arachnéen » d’une entreprise de diffraction autobiographique sans égale, il faut le lire entre les lignes de cet échange qui court de 1925 à 1973, et dont les notes, qui tireraient des aveux à une carte postale, apportent un éclairage neuf sur la personnalité de Leiris. Si Jacques Baron se montre plus disert que son correspondant, il faut bien reconnaître qu’on cherche plus le second au miroir du premier que l’inverse. Question de carrure.

Le courage manque à l’ex– « Rimbaud du surréalisme » pour bâtir une œuvre que son aîné, lui, construit comme une cathédrale. L’un restera un « gentleman voyou », l’autre « un type sérieux » à l’activité inlassable. Ce qui ne les empêche pas d’entrer ensemble en dissidence surréaliste. Côté politique, alors que Baron se rapproche de Souvarine, Leiris observe que tous les communistes « auraient bien du mal à transformer les nègres en “camarades” ». Tous deux finiront par déserter, sur la pointe des pieds, la foire d’empoigne. Au reste, leurs divergences n’effaceront pas ce qui toujours les a unis : le souvenir du temps où ils se soûlaient et philosophaient au Bœuf sur le toit, avant que l’alcool et le jazz passent du statut d’excitants poétiques à celui de « soupapes de sûreté de la bourgeoisie » ; et surtout le rappel ébloui de leurs escapades à Quiberon, sur les traces des « lakistes » Wordsworth et Coleridge, en ce « territoire sacré » où il leur a semblé communier avec le cœur des choses. Mais, si les deux correspondants s’accordent à penser que « la vraie vie est ailleurs » – hors des villes –, Baron restera accroché à l’avant-garde parisienne tandis que Leiris accomplira son désir d’évasion lors de l’expédition Dakar-Djibouti, qui lui inspire l’“Afrique fantôme”. « Il faut remarquer que ce qui deviendra le style propre de Leiris, la confection d’un puzzle, d’une mosaïque de la vie quotidienne, des souvenirs, des rêves, qui orientent et désorientent à dessein le lecteur, sont aussi constitutives de l’“Afrique fantôme” : Michel Leiris est devenu l’écrivain qu’il a toujours voulu être ».
V.L.

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Correspondance Michel Leiris/Jacques Baron, éditions Joseph K., 190 p., 16,50 €.

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