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Jeu de Minc, jeu de vilain

Jeu de Minc, jeu de vilain

Le parallèle entre Jean Moulin et Bousquet opéré par ce Plutarque de pacotille qui se trompe toujours est débile.

Alain Minc est de ces esprits légers dont la lourdeur enchante encore quelques éditeurs désinvoltes. Grasset le présente comme « l’auteur de nombreux livres qui sont autant de succès », mais l’avocat de l’éditeur, lors d’un récent procès en plagiat – un de plus – susurre, selon Le Monde du 22 juin dernier, « qu’il ne faudrait pas croire que les ouvrages d’Alain Minc se vendent si bien ». Que penser ? L’ouvrage en cause révèle plus que tout autre la confusion d’esprit de l’auteur : “L’homme aux deux visages” est supposé nous offrir, à la Plutarque, les vies parallèles – itinéraires croisés – de Jean Moulin et de René Bousquet. C’est le titre qui est odieux. Sous le prétexte que l’un et l’autre sont issus de la préfectorale, Alain Minc veut nous les dépeindre comme quasiment interchangeables. « Non, Jean Moulin n’est pas né héros, il l’est devenu » : on dirait du Simone de Beauvoir. Parce que Moulin est resté cinq mois préfet sous Vichy, après l’attitude héroïque que l’on sait lorsqu’il accueillit les Allemands à Chartes, l’auteur se complaît à imaginer qu’il eût peut-être suivi le chemin de Bousquet s’il n’avait été révoqué en raison de ses amitiés politiques passées. Et ta sœur ? Le procès en crypto-communisme que Frenay poussa jusqu’à l’absurde contre Moulin est réfuté par Pierre Cot lui-même, le « parrain » en politique de Moulin : « Si nous avons retiré notre main, ce n’est pas à cause de l’anticapitalisme du PC, c’est à cause de son attitude antifrançaise et pro-hitlérienne. »

Ce que Moulin a accompli, c’est ce que voulait le Général, peut-être contre sa pensée profonde à l’encontre du rêve respectable de Brossolette : rassembler autour de lui toutes les familles politiques de la France, même celles qui avaient démérité, et mettre fin aux suspicions de césarisme rampant. Non, Moulin n’aurait jamais pu devenir Bousquet, dont Minc ne ménage pas le portrait : personnage terne qui n’a rien compris, ni pendant la guerre, ni après la guerre. On ne peut s’être davantage entêté dans son erreur. Non, Bousquet n’aurait jamais pu devenir Jean Moulin, ce dandy en effet qui lui était en tout supérieur, qui était, horresco referens, un homme à femmes, qui initia Daniel Cordier à l’art, qui ne manquait pas de don lui-même dans ce domaine, et dont le Centre Jean Moulin de Bordeaux, pour le 70e anniversaire de sa disparition, fait découvrir, jusqu’au 2 mars 2014, les multiples facettes méconnu es de sa personnalité. On y trouve même un croquis d’enfant où un coq français attaque l’aigle allemand. Beaucoup de ces choses ont échappé à notre Plutarque de pacotille, plutôt proche à vrai dire de Thierry Ardisson.
P. de S.-R.

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L’homme aux deux visages : Jean Moulin, René Bousquet : itinéraires croisés, d’Alain Minc, Grasset, 187 p. 17 €.

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