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Jouhandeau-Paulhan, une correspondance au sommet

Jouhandeau-Paulhan, une correspondance au sommet

Jouhandeau-Paulhan

Numéro 60 – Littérature française

 

Une fabuleuse correspondance qui va du tragique au burlesque et où défile toute une époque.

Jouhandeau l’écrivain intimiste, l’auteur d’une incessante autofiction éclatée en plus de cent titres. Paulhan l’éditeur, l’ami des peintres, l’homme d’une NRF en ces temps-là souveraine, secret, souffrant à n’en plus finir sur ses « Fleurs de Tarbes ». Ils auront échangé 2.000 lettres, de 1921 à 1968 – date de la mort de Paulhan-, dont 904 ici publiées. Nous savions Jouhandeau capable de gambader au jour le jour entre l’abjection et le sublime, toujours ami de Dieu – quitte à le faire suivre au lupanar de garçons -, orfèvre du langage, poète de la vie quotidienne. L’impromptu de la correspondance rend ses confidences plus touchantes que les trente volumes de « Journaliers ». Il n’est pas jusqu’au souffre-douleur d’Élise ( ah, Carya ! inénarrable Caryathis !) qui ne trouve, loin de la scène de ménage des « Chroniques maritales », une tonalité autrement déchirée.

« Dieu me l’a confiée sans doute pour quelque chose de « sacré » ou de « maudit » qui est en elle (…). Je n’ai presque plus d’existence, d’égoïsme. Toute la nuit voilà que je l’ai regardée comme la croix et que je vais la recharger sur mes épaules. » Splendide Jouhandeau ! Devant un aussi redoutable séducteur, Jean Paulhan sait se montrer un critique subtil, un censeur mesuré. Énamouré devant le génie jouhandélien qu’il a dès le début pressenti et dont il subira jusqu’au bout l’empire si spécial. Mais il n’hésite pas à le mettre en garde, voire le morigéner (au risque de brouilles passagères) quand, avec la montée des totalitarismes, l’ombre commence d’envahir l’époque. C’est que dès la fin des années 30, l’audacieux et naïf Jouhandeau – un enfant de chœur en politique !- dit tout ce qui lui passe par la tête. Tout ce que pense à la même heure son ancien petit monde de Chaminadour.

Il est fort instructif de suivre sa dérive antisémite quand tant d’intellectuels, au même moment, se trouvent coincés entre Maurras et Blum. A fortiori quand la France du Désastre comptera ( Amouroux dixit ) « Quarante millions de pétainistes » ! Pulsions refoulées de l’enfant sensuel de Guéret, rages du petit professeur de latin chez les pères, homosexuel tracassé : le cher Marcel s’égare jusqu’au voyage à Berlin dont il revient édifié, quel qu’ait pu être l’attrait du beau Gerhard Heller. L’échange devient pathétique quand Paulhan, hier résistant aussi élégamment pudique qu’héroïque, bientôt académicien, ne cesse de soutenir le maudit par ailleurs conduit à résipiscence. Résipiscent, Jouhandeau ? Á sa façon, car l’orgueil le soutient et Dieu demeurera toujours à ses côtés.

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Fabuleuse correspondance, en tout cas, qui va du tragique au burlesque et où, comédie des jeudis de Florence Gould aidant, nous voyons défiler toute une époque. Grâce soit rendue à Jacques Roussillat pour cette édition impeccable et son travail d’hercule. Décidément, après le « Journal inutile » de Morand, ces derniers temps, les « Lettres » de Céline, les œuvres de Drieu La Rochelle dans la Pléiade, le portrait de la littérature française du XX° siècle se précise au jour le jour.
C.D.

Marcel Jouhandeau – Jean Paulhan, correspondance, 1921-1968, les Cahiers de la NRF, Gallimard, 1148p., 45E.

 

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