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Le maître et l’écrivain

Le maître et l’écrivain

Correspondance extraordinaire entre le jeune sous-lieutenant Genevoix et le secrétaire général de l’École normale supérieure.

Dans la profusion des ouvrages suscités par le centenaire de la Grande Guerre, la correspondance entre le jeune Maurice Genevoix et le secrétaire général de l’École normale supérieure, Paul Dupuy, a une résonance singulière, presque entêtante. Dans sa préface, Michel Bernard – l’écrivain qui nous a permis de redécouvrir l’auteur de “Ceux de 14” (notamment dans “Pour Genevoix”) –, donne la mesure de ces textes extraordinaires : Paul Dupuy « est la présence invisible auprès du sous-lieutenant Genevoix, l’ami, cette âme où le combattant verse, depuis le champ de bataille, le trop-plein d’angoisse et d’horreur. » “Ceux de 14”, ce texte médiumnique, se compose déjà sous nos yeux, grâce à ce professeur de géographie vieillissant par qui nous touchons aussi au monde normalien d’avant-guerre, celui de Lucien Herr, de Jaurès, de Péguy. Et pourtant quelle distance prodigieuse entre les deux mondes, celui des luttes politiques du Quartier latin et celui des Eparges… Paul Dupuy, attaché si farouchement à ses élèves partis au front en masse (sur les 240 qui furent mobilisés en août 14, la moitié seront tués et la quasi-totalité des autres blessés), voulut envers et contre tout les garder vivants, en leur écrivant sans cesse, en maintenant le lien entre eux, en donnant à chacun les rares nouvelles possibles.

Mais avec Genevoix, la correspondance eut sans doute une densité sans égale. Dupuy avait un faible pour le jeune normalien si joyeux qu’il avait connu quelques années plus tôt, et ses lettres sont portées, plus que par l’affection, par un amour qui pourrait être au moins celui d’un père. Le maître voit aussi l’écrivain qui s’affirme, et songe, déjà, à l’œuvre qui est en train de naître et qu’il faudra arracher à l’irrépressible engloutissement des tranchées. Privé de ses élèves, confronté au sentiment de sa propre inutilité, il ne sait toujours comment s’y prendre malgré le secours d’une prose plus qu’irréprochable : belle. Car comment retenir au monde celui qui lui lâche, dans des missives plus affairées, précises et factuelles, ces phrases si simples, d’une économie saisissante, qui ponctuent le courrier du 31 décembre 1914 : « Nous vivons dans un autre monde que vous » ; « il y a des moments où je n’ai pas le courage de penser à vous tous ». Ou, le 25 mars 1915 : « Le temps se traîne, lourdement, dans la veulerie et l’abrutissement. » Et pourtant ce dialogue si souvent décalé atteint son but : Genevoix saura « s’exalter » assez « jusqu’à tenir », “Ceux de 14” verra le jour, et Dupuy remplira son office intemporel dans la plénitude d’une étrange filiation. Car se dessine, dans les détours de cette correspondance, la force d’une institution qui est presque en elle-même un personnage : l’École normale supérieure. L’esprit normalien a donné des âmes d’une trempe peu ordinaire, comme celle de Paul Dupuy. Il a donné aussi des personnalités plus exceptionnelles encore, comme Péguy et Genevoix, si dissemblables par l’âge, l’œuvre et le caractère, mais si proches par leur compréhension de l’essentiel. L’un fut fauché dans les premières semaines de la guerre, trouvant très vite une mort que ni sa foi ni ses convictions ne lui faisaient redouter. L’autre vit la mort de près, au milieu de souffrances collectives que son œuvre nous restitue avec une tout autre force que celle d’un simple témoignage. Tous deux étaient des « hommes spéciaux », selon l’expression de Julien Gracq ; de ces quelques visages qui traversent les générations et se distinguent, de manière discrète mais certaine, sur les clichés photographiques des promotions.
A.T.

Voir également

Correspondance Maurice Genevoix-Paul Dupuy, préface de Michel Bernard, La Table Ronde, 336 p., 24 €.

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