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Les tontons flingueurs

Les tontons flingueurs

Une correspondance mastoque où les deux zigotos tirent à vue sur tout ce qui n’est pas eux.

3000 lettres de 1949 à 1968 dont voici les 800 premières : bonjour,les tontons flingueurs ! Ce ne sera pas “Le” monument du XXe siècle, mais la stimulante effraction de deux vieux messieurs dans les coulisses, les boudoirs, les placards et les éviers d’un grand moment de la vie littéraire. De chaque côté du filet, deux lanceurs de balles dum-dum dont l’un (Paul Morand) est à l’Académie Française et l’autre (Jacques Chardonne) feint d’être ravi de ne pas y être. Morand est un insecte aux mille antennes, et il pique. Mais le méchant, c’est Chardonne, « le bon monsieur de La Frette » qui croque ses collègues avec une fringale de brochet. Lui à la Cour de Louis XIV, il ne serait plus resté grand-chose de Molière, La Fontaine, Racine ou La Bruyère. Mais gare, touche pas à mon Morand ! Pour lui qui n’a pas la vue basse, c’est le plus grand. Aujourd’hui, qui dirait le contraire ?

Mais à l’époque, ce n’était pas évident (« Démodé… Un auteur d’avant-guerre », entendait-on dans Paris). Dans le cercle sacré, il y en a un autre : Roger Nimier. Il est présent presque à chaque page. Le hussard a tant fait pour repeindre à neuf les deux tontons, méchamment cabossés par les années noires où ils s’étaient un peu égarés ! On lui devait bien cela. Sauf qu’au bout du bout, le ton se fait moins paternel. L’écrivain reprend le dessus et n’y va pas de main morte pour quelqu’un comme moi qui fut l’ami des trois. Je ne dis pas que Chardonne n’est pas lucide, mais ça fait mal de lire sous sa plume à propos du hussard sans galop : « Il joue, pour se rassurer, un certain personnage. Je crains que l’on s’aperçoive finalement qu’il n’est personne ». Du casse-pipe, nous sommes quand même trois ou quatre à sortir indemnes. Michel Déon que l’on retrouve ici en tant qu’auteur d’une lucide et superbe préface ; Bernard Frank, « sartrien rigolo, baiseur et aussi feignant que son maître ne l’est pas » et dont on ne sait trop s’il a ou non quitté le front d’en-face, où cravache le maréchal Sartre, mais qui a un sacré talent. Quoi que… Quoi que, sur la fin, il commence à déplaire et même à donner des boutons :« De la part de Frank, tout est possible », dit l’un. « Je le trouve ignoble. J’espère que nous verrons les châtiments », ajoute l’autre.

Antoine Blondin, oui, un peu… C’est l’ami de Nimier, alors… Mais au passage, Chardonne glisse, mine de rien : « Son talent me paraît assez mince et diminue à chaque livre ». Perspicace, il ajoute : « Je ne crois pas qu’il se détruise en buvant. Il boit parce qu’il se sent un homme détruit». Jacques Laurent ? Oui mais pas trop. « Ses “Corps tranquilles” ? Illisibles ». Et si on sortait du cercle des amis ? Bernanos ? « Une grande plume, une petite tête ». Montherlant ? « Une toute petite tête. Comme Mauriac, mais plus intelligent ». Céline ?« “Les châteaux”, c’est illisible… Pour Céline, nous étions tous des juifs. Sauf lui ». Malraux ? « Un infirme de la plume ». Aragon ?« Sur son visage, un rien d’un peu niais ». Guitry ? « Il ne restera rien et peut être se souviendra-t-on des dessins de Cocteau »

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Artaud

Bref, avec ce pavé de plus de mille pages, on en apprend beaucoup sur la bonté naturelle propre aux grands écrivains. Et encore, la place me manque pour aborder la grande Histoire, le domaine de Morand, toujours fascinant, même dans ses bêtises. De Gaulle, c’est “Gaulle”, « manque pas d’esprit mais vilain corps informe ; un gros sac », infoutu d’assister aux débarquements à Alger et en Normandie. On en apprend de pittoresques sur Pétain et Hitler, on traite au passage Churchill de « fossoyeur de l’Europe » et on dit sur les « nègres de Harlem » des choses que je me refuse de faire lire à Mme Taubira.
C.M.

Correspondance 1949-1960 de Paul Morand et Jacques Chardonne, Gallimard, 1126 p., 46,50 €.

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