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Les vrais rebelles de la littérature

Les vrais rebelles de la littérature

Bruno de Cessole mobilise avec brio les insoumis et les francs-tireurs.

On a toujours besoin d’un petit rebelle chez soi. Dans ces temps perclus de conformisme, la dernière roublardise des intellos à courbettes est de se saper en frondeurs, révoltés, dissidents, insoumis, réfractaires, rebelles… Le costard idéal pour décrocher subventions, médailles et honneurs. Dans l’affolante parade des faux-culs, pas facile de reconnaître les siens, les vrais mutins et valeureuses têtes de bois de la littérature. Le mors aux dents, Bruno de Cessole s’y était attelé avec un superbe “Défilé des réfractaires” où il avait désigné à l’admiration publique une cinquantaine d’hexagonaux fulgurants, de Chateaubriand à Céline, de Barbey d’Aurevilly à Guitry, de Stendhal aux quatre hussards. Il remet – cette fois, hors frontières – un couvert en or massif avec “L’Internationale des francs-tireurs”, et son bataillon disciplinaire d’indisciplinés dont les gros galonnés se nomment Jünger, Borges, Hemingway, Conrad, Kipling, Zweig ou Wilde, et les 1res classes Burgess, Durell, Lampedusa ou V.S. Naipaul. Révoltés flamboyants, aventuriers de haut vol, bannis de la société ou dissidents sur la pointe des pieds, ils n’ont rien en commun, sauf une chose : de ne pas se ressembler.

Et pourtant, qu’ils répondent au nom de Samuel Johnson, Arthur Miller ou Virgina Woolf, il y a là comme un air de famille. C’est d’ailleurs là tout le charme de ce parcage hétéroclite qui nous fait tendre l’oreille pour saisir le dialogue imaginaire – qui reste à écrire – d’un Giacomo Casanova et d’un Franz Kafka ; d’un Gabriele d’Annunzio, le condottiere – dandy aux trente-neuf chiens et cinq cents cravates, fondateur malheureux en 1919 du mirobolant “État libre de Fiume”, et d’un Ernst von Salomon, le lansquenet prussien, qui en 1953, devenu un pépère à béret basque, assis dans le salon d’une pension de famille de la rue de Passy, sifflait des verres de vin blanc en me racontant l’assassinat, en 1922, du ministre Rathenau, du gouvernement de Weimar, auquel il avait participé comme chauffeur et, plus glorieuse, sa campagne de jeune volontaire à l’odyssée des Corps-francs contre les Rouges de la Baltique, soutenus par l’Armée soviétique ; ou bien encore d’un Jack London, ce loup de la forêt égaré chez les homes, et d’un Jim Harrison, ce turgescent Gargantua du Michigan, comparant leurs expériences de la vie sauvage et leurs records de flacons vides.

On regrettera l’absence d’Aldous Huxley dont on aurait aimé confronter “Le Meilleur des mondes” (1932) avec le “1984” de George Orwell dont Cessole dégage une nouvelle lecture à la lumière d’un totalitarisme contemporain qui a succédé au nazisme et au stalinisme. Le Big Brother d’Orwell qui, avec le secours de sa Police de la Pensée, finissait par se faire aimer des plus irréductibles, retrouve tout son éclat maléfique dans une société livrée à Internet, à l’espionnage électronique et à l’Empire du Bien. Mais quelque trente années plus tôt, Huxley (Cessole lui consacra un brillant article dans “Valeurs Actuelles” au printemps dernier) était allé plus loin dans l’anticipation. Alors que dans “1984”, ce sont la force, le lavage de cerveau et la torture qui broient les victimes de Big Brother, “Le Meilleur des mondes” offre une vision angélique d’un monde qui adhére volontairement à sa propre servitude. Cela ne vous rappelle pas quelque chose ?
C.M.

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L’Internationale des francs-tireurs, de Bruno de Cessole, L’Éditeur, 604 p., 22 €.

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