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Thomas Bernhard, je te flinguerai !

Thomas Bernhard, je te flinguerai !

Le génial fils spirituel de Montaigne et de Schopenhauer avait de la surface.

Thomas Bernhard, j’arrive trop tard pour te flinguer. Tu n’imagines même pas le plaisir que j’y aurais pris. J’avais une excellente raison de le faire : tu as été trop loin, plus loin que je n’irai jamais, dans l’art de désagréger les pensées d’autrui, de les tourner en dérision, de les annihiler. Tu n’as jamais eu ni père, ni mère, mais tu avais Montaigne et tu te réfugiais dans ses bras. Moi, je me suis réfugié dans ceux de Cioran. Il voulait exterminer tout le monde… Et toi surtout, toi qui étais l’exterminateur extrême, l’exterminateur au génie inouï. Il insistait sur l’adjectif « inouï » et le répétait au moins trois ou quatre fois en riant. Et puis, tu étais plus efficace dans ce rôle que Wittgenstein, parce que plus drôle. Bien sûr, tu étais aussi le fils de Schopenhauer. Ton état d’esprit qu’on pouvait résumer en quelques mots, me ravissait : « Aujourd’hui est mauvais et chaque jour sera mauvais jusqu’à ce que le pire arrive. » Tu étais passé par la seule école qui vaille : l’école du malheur et de la maladie. Je t’admirais aussi parce que tu ne t’étais jamais laissé aller à cette aberration consistant à vouloir aider les gens dans le monde, et surtout pas en Afrique. « Tous des crapules et des hypocrites, » disais-tu. Tu ajoutais : « on ne porte secours que parce qu’on s’ennuie, d’un ennui mortel, en Europe ». Et parce que l’Église avec son répugnant Bon Dieu est l’empoisonneuse du monde.

Toi, Thomas Bernhard, tu t’étais totalement replié sur toi-même, loin de ces hypocrites et de ces crapules. Je ne pouvais pas te donner tort. Tu t’étais barricadé dans ta ferme du Salzkamnergut avec l’idée que personne ne t’y importunerait et que seules les traces de ton génie, un génie typiquement viennois, subsisteraient. J’aurais voulu te flinguer. Ma mère, une Viennoise, une amie de ton frère, celui qui t’a aidé à mourir – tu te souviens ? – m’en a dissuadé. Ma mère, une femme abominable par ailleurs, comme toutes les mères, disait : « on ne touche pas aux cheveux de Thomas Bernhard. On attend son extinction ». Elle est d’ailleurs morte avec “Extinction” dans ses bras. C’est l’unique fois où je l’ai écoutée. Mais quand même, flinguer Thomas Bernhard, le génial Thomas Bernhard, l’homme qui a écrit : “Retrouvailles”, quelle allure cela aurait eu ! Mais je ne doute pas de te retrouver ailleurs. Et qui sait de te liquider, toi qui es parvenu à renverser la chronologie dans “Goethe se meurt” avec un Goethe qui veut, coûte que coûte, faire venir Wittgenstein à Weimar. Goethe était conscient d’avoir tétanisé la littérature allemande. Mais il n’imaginait pas qu’un jour Thomas Bernhard serait à son chevet, sarcastique comme toujours. Et rectifiant la légende goethéenne : les derniers mots qu’il a prononcés avant de s’éteindre, n’ont pas été : « Clarté grandiose ! », mais « J’en ai ma dose ! »
R.J.

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Goethe se meurt, de Thomas Bernhard, traduit de l’allemand par Daniel Mirsky, Gallimard, 128 p., 13,50 €.

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