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Daphné du Maurier – Retour en force

“Les hauts de Hurlevent” dans une nouvelle traduction d’Anouk Neuhoff.

Qui ne peut se reconnaître dans la jeune héroïne de “Rebecca” n’est pas tout à fait une femme. Ce livre reparaît dans une nouvelle traduction enfin complète : des passages entiers avaient disparu. Timide, pauvre et orpheline, notre héroïne n’a plus que sa vie à porter. Vous chercheriez en vain son prénom. Elle dit « je », nous pensons « nous ». Demoiselle de compagnie, elle surgit entre deux monstres féminins : d’abord, son employeuse, Mme Van Hopper, richarde ébaubie de mondanités, dure avec les humbles, basse devant les puissants, championne de bridge et d’oisiveté à l’appétit salace. L’arrivée à l’hôtel où elles séjournent, à Monte-Carlo, de M. de Winter, grand seigneur du domaine de Manderley, où son épouse Rebecca s’est noyée dans son bateau, une nuit de grand vent, fait la une de tous les journaux. Mme Van Hopper, dans tous ses états à l’idée de se faire inviter, tombe malade et… notre jeune héroïne charme M. de Winter. Sa pureté l’attire ; il a quitté Manderley à bout des curées journalistiques, ce Manderley dont la jeune fille avait choisi la carte postale, quant elle était petite. Le destin montre son nez. Ils déjeunent tous les jours ensemble, il l’emmène en voiture se promener et, curieusement, s’arrête à deux mètres… d’un gouffre : le gouffre du passé. La vieille, rétablie, décide de partir sur l’heure pour New York. Affolée, la jeune fille va jusqu’à la chambre d’hôtel de M. de Winter, en train de s’habiller ; elle veut lui dire au revoir. Il l’écoute et décide : vous restez avec moi. Je vous épouse. L’employeuse, atterrée, n’a plus que ses yeux pour pleurer, sous son bibi jaune. Le deuxième monstre va entrer en scène : Mrs Danvers, la gouvernante de Manderley où elle règle tout et chacun, chaque bouquet de fleurs, a mis les domestiques en rang pour l’arrivée de la nouvelle Madame de Winter, dans sa pauvre jupe de laine. Son visage blafard la toise, ses yeux la fouillent : la haine est au rendez-vous. Malgré sa délicatesse – l’héroïne lui laisse toutes les responsabilités et s’efface – elle ne peut gagner celle qui vouait un culte unique à Rebecca. Les jacinthes sauvages de Manderley, les buissons d’azalées au parfum tenace mouillé de pluie, l’odeur de mousse et d’écorce, le murmure de la mer avant qu’elle ne devienne sauvage ne peuvent éclipser l’aile ouest, fermée, où vivait Rebecca. Son mystère demeure, dans le petit salon où son papier de correspondance, marqué d’un R agressif, ses répertoires, étouffe la nouvelle venue.

C’est là que Mrs Danvers vient présenter les menus, décidés par elle seule. La jeune épousée apprend par bribes, toujours empoisonnées : Maxim de Winter brossait tous les jours la chevelure somptueuse de Rebecca, avant de la confier à Mrs… Danvers. Le lendemain d’un bal mémorable, le bal costumé de Manderley, son bal lourd de « jeune mariée », le bateau englouti de Rebecca refait surface, avec son corps gisant sur le plancher de la cabine du “Je reviens”, le nom du bateau. Or Mr de Winter avait reconnu un autre corps, enseveli dans la crypte. Il évoque son trouble, mais le procès éclate. Il se confie, enfin à sa jeune épouse qui renaît, délivrée de son angoisse : il n’aimait pas Rebecca ! Sa beauté n’avait d’égale que sa perversité, elle menait double vie à Londres et faisait venir ses amants dans le cottage de la crique. La nuit du drame, seule avec son cendrier de mégots où elle écrasait sa cendre, son maudit pied se balançant dans sa sandale à rayures bleues et blanches, elle annonça à Max que si elle avait un enfant personne ne pourrait imaginer qu’il ne fut pas de lui, il porterait son nom et Manderley lui reviendrait. Max avait tout accepté à cause de Manderley. Elle se mit à rire. « Je l’ai visée au cœur. » Il l’a assassinée.
À nouveau, les inspecteurs, les sonneries stridentes du téléphone déferlent, le visage ridé du coroner, ses expressions chicaneuses sous le lorgnon cerclé d’or bat la mesure du procès. Il ne pouvait qu’inspirer Hitchcock, avec l’inoubliable Joan Fontaine et Laurence Olivier. Romanesque pas mort. L’amour est éternel.
C.D.

Rebecca, de Daphné du Maurier, traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff, Albin Michel, 544 p., 25 €.
Manderley for ever, de Tatiana de Rosnay, Albin Michel, 457 p., 22 €.

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