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Marcel Proust à temps perdu

Et si on opposait la permanence de l’être à la force destructrice de l’oubli ?

Oubliés Chateaubriand et Malraux, la littérature et la politique ne font plus bon ménage ! On se souvient de Nicolas Sarkozy et de “La Princesse de Clèves”, de Frédéric Lefebvre et de “Zadig et Voltaire” ou encore du candidat François Hollande wikipédiant une citation de Shakespeare jamais écrite par le dramaturge… Dans ce théâtre qu’est le monde de la politique, la dernière sortie de scène est due à l’actrice Geneviève Fioraso jouant allégrement le répertoire Verdurin. La Ministre de l’Enseignement supérieur veut inciter les universitaires à professer en anglais afin d’attirer des étudiants étrangers sinon, dit-elle, « nous nous retrouverons à cinq à discuter de Proust autour d’une table » (Libération du 20 mars).

La formule, pour le moins sarkocompatible, en dit long sur le mépris dans lequel les politiques tiennent la littérature et les humanités. D’ailleurs, il n’est que de constater la disparition programmée de ces disciplines au fil des réformes imposées à l’Université depuis une quinzaine d’années. Mme Fioraso ne déparerait donc pas dans le salon Verdurin entre un Brichot snobonnard traitant Ovide de « bonne rosse » et une Odette jamais en reste d’un anglicisme à la mode. A l’inverse du sentiment de nombreux lecteurs, français comme étrangers, qui trouvent dans Proust matière à penser le sens de la vie, la “Recherche” selon la ministre relève de l’œuvre de loisir, à lire à temps perdu ! Cent ans après la publication de “Du côté de chez Swann”, Proust est considéré comme le plus grand écrivain français. C’est qu’il pose les questions auxquelles tout un chacun est confronté : si la vie est merveilleuse mais aussi malheureuse, que faire ? Qu’espérer ? Le roman contemporain, dont les personnages se heurtent bien souvent à l’existence à partir de l’absence ou se confrontent à l’impuissance de la mémoire, ne propose pas de réponse. Pensons aux derniers mots de « Plateforme » de Houellebecq : « On m’oubliera. On m’oubliera vite ».

Le narrateur proustien, lui, sait qu’il a brûlé ses vaisseaux mais n’a pas renoncé à une Ithaque retrouvée. Aujourd’hui tout se passe comme si l’accélération du temps et l’angoisse de l’avenir estompaient le passé et empêchaient de vivre le présent autrement que dans l’instant, répétitif et éphémère. Comment dans ces conditions ressaisir sa destinée d’être humain ? “A la recherche du temps perdu” est une fable qui oppose à la force destructrice de l’oubli et du devenir la permanence de l’être. C’est sans doute cela qui en fait un grand livre pour notre époque. Non de loisir mais de liberté.
M.E.

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