Connect
En Haut

Précis de décomposition

« Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. » C’est finalement la phrase qui me revient sans cesse en tête depuis le 7 janvier. Elle est de Stig Dagerman, celui qui disait, et il allait le prouver, que le suicide est un accident du travail chez les écrivains. Stig Dagerman parlait aussi de la dictature du chagrin et si l’unanimisme autour de l’horreur a toujours quelque chose de réconfortant, certes, il est aussi effrayant comme si nous devions avoir une lecture unique de ce qui s’est passé, une lecture limitée à ce chagrin.
Mais si j’évoque le besoin de consolation impossible à rassasier, c’est parce que je suis au-delà du chagrin immédiat, qui a pris une forme aigüe avec la mort de Charb car c’est la première fois, de fait, qu’un copain meurt dans un attentat et que je suis confronté sur un plan personnel à la violence historique que d’autres, sous d’autres cieux, connaissent quotidiennement. C’est la première fois que des scénarios que j’avais évoqués dans des romans prennent corps alors que je pensais par la fiction exorciser, conjurer le fatum comme disaient les Anciens. « Si je le raconte, ça n’arrivera pas. Si je pense à tous les accidents, toutes les maladies qui peuvent me tomber dessus, ils n’arriveront pas. » Cette pensée magique a volé en éclats, évidemment, le 7 janvier.
Et j’ai besoin d’être consolé parce que ce 7 janvier a aussi révélé l’état avancé de la décomposition d’une société qu’on pousse tranquillement à la guerre de civilisations, voulant nous faire croire que le choix est entre les abrutis fascisants identitaires et les tueurs islamiques. On aura beau répéter que l’identitaire raciste hait l’islamiste parce qu’il voudrait ne pas avoir perdu ce que l’islamiste a encore, l’esprit de croisade, la domination masculine, le désir de soumettre, le goût de la violence sacrificielle, on aura beau répéter qu’ils sont les deux mâchoires du même piège à cons, comme disait Manchette, plus personne n’écoute.
La consolation apportée par la fraternité militante, le corps d’une femme qui vous serre contre elle ou la poésie ne suffisent plus, cette fois-ci.
Et à part une révolution, ou une disparition dans l’exil, je ne vois pas, vraiment pas, ce qui pourra rassasier ce besoin de consolation.
J.L.

Plus d'informations dans Franc-parler

  • La Gauche ment !

    Numéro 96 – Franc-parler   À gauche, on n’a qu’une parole: le mensonge. Le dernier en date : « Nous avons bien redressé...

    Christian Millau16 juin 2016
  • Dur d’être francophile quand on aime la France ! De Leys à Nothomb

    Numéro 93 – Franc-parler   En décembre dernier, l’Académie de Langue et de Littérature françaises de Belgique recevait Amélie Nothomb au...

    Jean-Pol Baras10 mars 2016
  • Devenir réac de gauche

    Numéro 91 – Franc-parler   Désolé pour le « moi je » mais c’est la règle de ce jeu. Au premier...

    Christian Montaignac21 janvier 2016
  • Kerangal: épater les uns, emmerder les autres

    Numéro 90 – Franc-parler   En relisant “Réparer les vivants”, j’ai cru enfin saisir ce qui a fait son invraisemblable succès...

    Frédéric Roux22 décembre 2015
  • Les barbares sont arrivés… Enfin !

    Numéro 89 – Franc-parler   On ne les attendait plus. L’immigration avait cessé de faire peur. On avait supprimé les frontières....

    Roland Jaccard25 novembre 2015
  • Le totalitarisme du bien

    Numéro 88 – Franc-parler   Rien ne me semble plus révélateur de l’état préoccupant de la France que la manière dont...

    Philippe Bilger28 octobre 2015