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Samuel Beckett : Le désespéré métaphysique

Numéro 92 – Littérature étrangère

 

Les lettres de maturité de l’auteur de “Godot” enfin éditées chez Gallimard.

 

Les lettres de maturité ont paru chez Gallimard. On imagine la labyrinthique crapaudière d’usure où sont enfouis les pilotis de l’affaire pour qu’enfin la rue Bottin soit parvenue à suspendre aux lignes de son annuaire ce nom dont, depuis tant, les clercs tentent d’arracher le nacarat aux résistantes et dédaigneuses Éditions de Minuit. Celles-ci choyèrent l’auteur de Godot comme on le fait d’un premier bailleur de fonds, tandis qu’au contraire, et c’est une règle rue de l’annuaire, Gallimard’s Entertainments, trop occupés à satisfaire les façonnières demandes de l’art d’agrément,refusaient Beckett et l’œuvre des beaux-arts. Malgré ce décor de métal lourd, malgré les nombreux défauts d’édition (notes aussi abondantes qu’aberrantes, absence de table, index fatrassier), malgré l’incurie générale de ses impuissants fagoteurs ce livre est indispensable : il contient les lettres de Beckett.

Sur Beckett, rien de décisif jusqu’à présent. Cette correspondance permet, par la vertu d’éparses phrases dont la lumière dure un peu moins qu’un éclair, de manifester la logique de son œuvre. Beckett fait partie de ces auteurs caractéristiques de l’ère précédente, tels Valéry, Michaux, Cioran, Malraux, qui, sachant que Dieu existe, plutôt que chercher sa vérité, préfèrent entrer en explication avec Lui. Se distinguant du marché aux dandys, se démarquant du nombre des mystiques soupçonneux qui ont tous accentué soit l’exubérance dans la mauvaise foi, soit la colère artificielle, soit la fuite autoamnésique, Beckett brille par la calme lucidité qu’il porte sur son propre positionnement métaphysique. Une imperturbable indolence brandille ces lettres qui disent avec humour et indifférence un désespoir envisagé de trop haut pour n’être pas effectivement dépassé. Ce désespoir est en effet désamorcé par la connaissance de « l’objet absent », par la conscience de « la présence » : l’objet mystique est certes inaccessible, hors du champ sensible, mais il est là, hors de nos décisions. Aussi Beckett cite-t-il comme une référence dont il s’émerveille et dont il dit qu’elle guide son existence, un long extrait du chapitre LV d’Isaïe auquel j’emprunte sa plus célèbre part : « Mes pensées ne sont pas vos pensées, mes voies ne sont pas vos voies » ; il y souligne « l’impréhensibilité » de Dieu et l’imprévisibilité de sa venue, tout en dénonçant ceux qui ne voient pas en cette présence à venir – donc en cette absence actuelle – une raison suffisante de dévaluer l’art n’évoluant pas sous le regard sacré, soit tout l’art de l’époque. Les contemporains refusent de voir l’inhérent mutisme de leur bavardage, dont ils font une littérature assouvie de soi bien qu’inexistante en soi. Ici, dans la purge beckettienne, tout se renverse : à ce mutisme est donné le simple souffle suffisant de « vibratilité » pour que la seule présence du langage devienne un signe. Signe vers quoi ? Qu’importe pourvu que le mystère sorte l’homme de l’arrogance létale de l’humanisme abstrait. Écrire n’est pas raconter ses problèmes mais « attendre Godot » qui n’arrive pas à l’heure dont il fut convenu par la règle d’homme ; l’écriture de Beckett veut essaimer la parole pour qu’elle ne soit plus que ces quelques miettes qu’un magnétisme orientera vers un pôle situé hors humanité.

Pour Beckett, tant que l’objet absolu ne sera pas retrouvé, l’art est impossible. D’où cette écriture qui creuse l’atonie pour rendre audible ce dont elle est l’image déchue, et pour rendre sensible l’attente inlassable, indéfinie, comme condition de l’homme sans Dieu alors qu’il y a Dieu. D’où également pour l’écrivain, ici, ce choix de se regarder, jusqu’à – ou jusqu’au – nouvel ordre, comme devant s’accommoder d’« une damnation acceptable ». À l’aune de ce que Beckett nomme magnifiquement la « lessness », il faut au moins un retour de Dieu, une préversion de la Parousie, un nouveau règne de l’Esprit divin pour qu’en vertu d’un millénarisme s’ouvre une ère neuve en tout domaine et que soit donc possible, à neuf, la littérature. D’elle Beckett s’exclut et, comme littérature seule, il exclut qu’elle puisse consister, car la littérature sera renaissante lorsque nous nous souviendrons que la Vérité est majestueuse et que sa patience nous attend.

M.C.

 

Les Années Godot, Lettres II (1941-1956), de Samuel Beckett, traduit de l’anglais (Irlande) par André Topia, Gallimard, 768 p., 54 €.

 

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