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Antonin Artaud : L’astre noir

Numéro 91 – Littérature française

 

Publication des lettres du poète fou à son « Fouks » de psychiatre.

 

En 1937, Artaud a 41 ans. Il a été expulsé d’Irlande où il s’était mis en tête de retrouver la canne de saint Patrick. Débarqué au Havre, il est interné de force à l’hôpital général de la ville, avant son transfert à l’asile des Quatre Mares à Sotteville-lès-Rouen, puis à Sainte-Anne d’avril 1938 à février 1939, enfin à Ville-Évrard à Neuilly-sur-Marne où il restera plus de quatre ans. Autant nous connaissons les détails de son futur internement à l’hôpital de Rodez, autant la teneur de ces séjours antérieurs présentait des lacunes. Un travail obstiné de recherche de documents effectué par Simone et Serge Malausséna, son neveu, qui rendit visite à l’âge de 7 ans au « matricule 262.602 », permet aujourd’hui d’en rendre compte. Inédites pour la plupart, les lettres retrouvées le montrent conforme au diagnostic établi par le Dr Nodet à Sainte-Anne. La plupart s’adresse à Léon Fouks, psychiatre et collectionneur qui subtilisa nombre d’entre elles, adressées à ses amis, à ce « sale vieux masturbateur » de Gide, à Adolf Hitler ou au président de la République. L’interné a déjà écrit “L’Ombilic des limbes”, “Le pèse-nerfs”, “Héliogabale” et “Le théâtre et son double”. Il adule son thérapeute avant de le traiter de « Fouks le chien ». Il se prend pour Marcel Arland, voit des chats sur son lit, fait sauter sept fois les clavicules souterraines du Dôme, se défend de toute élucubration et se prévaut de sa lucidité et d’un fanatisme intentionnel pour réclamer sa libération. On l’empoisonne, on lui vole deux paquets de cigarettes remplis d’héroïne qu’il réclame à Breton et à Paulhan, avec du sang ou un révolver. Il a un terrible « compte de sang » à régler avec tout le monde. On ne comprend pas l’auteur de “L’exécration du Père-Mère” ni de “Van Gogh le suicidé de la société” sans l’analyse de ses mécanismes psychiques. Dans une introduction fouillée à ces “Lettres”, André Gassiot, son futur médecin et ami à l’asile de Rodez, où il subit 58 électrochocs mais où il écrivit ses textes les plus brûlants, replace ses hallucinations dans le contexte de sa souffrance quotidienne. Il suit « le génie déployé pour la combattre tout au long de sa vie, avec ses réussites et ses effondrements ». Les troubles d’identité renvoient à la « forclusion du Nom du Père » chère à Lacan, c’est-à-dire non pas au refoulement d’une scène traumatisante, mais à une béance, un trou dans le tissu de la personnalité, qu’il cherchait à combler pour se « réengendrer ». Jean-Louis Barrault comparait Antonin Artaud à « un moteur d’avion dans une voiture de tourisme » : « une pensée fulgurante, météorique, prophétique », dans un véhicule qui est un corps sans identité ni structure, écartelé dans l’espace d’une angoisse térébrante « projetée dans le théâtre de la cruauté pour refaire un nouveau corps humain ». Dans cet espace désert, rendu plus invivable encore par l’échec cuisant des “Cenci”, une seule issue : se reconstituer par le mythe et le songe, lutter contre la paraphrénie en se fabriquant un univers de magie noire peuplé d’Initiés barbares, d’esprits tourmenteurs, de sages tarahumaras, d’êtres supralucides, de démons de la Kabbale, invoqués au fil de furieuses glossolalies qu’il est commode de qualifier de graphorrhée mais par lesquelles Artaud tentait en réalité de se forger un moi terriblement vide des symboles par lesquels tout être se forge.

Sa phénoménale énergie créatrice prouve que sa folie n’était pas un gage de siccité, comme en témoignent les vingt-six tomes de ses œuvres complètes, l’écriture agissant comme une autothérapie. « Je reconstruirai l’homme que je suis », écrivait le « mort-vivant », cité par Bernard Noël dans sa lumineuse préface au journal de Jacques Prevel, en compagnie d’Antonin Artaud, qu’il publia en 1974 dans la collection “Textes” et que réédite, augmenté de notes, Flammarion. Prevel fut ce poète qui révéra Artaud et vécut pendant deux ans dans son ombre à sa sortie de Rodez. Le livre rend compte du naufrage des deux hommes, tous deux malades et épris d’absolu, qui traînent leur déréliction dans le Saint-Germain d’après-guerre. Prevel fait abstraction de son propre mal (la tuberculose, qui l’emporta en 1951) pour consigner les moindres faits et gestes de celui qu’il s’est choisi pour Dieu. Le mérite de cette réédition établie par Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, déjà auteurs de films sur Artaud et Prevel, ne réside qu’accessoirement dans le surcroît d’étoffe qu’ils apportent aux poèmes du second, ceux d’un écrivain mineur, moins perçant, moins viscéral que Roger Gilbert-Lecomte auquel il s’identifiait aussi, n’ayant pour ainsi dire vécu que par procuration. De Prevel, on retient surtout cette idolâtrie, comparable à la dévotion d’un chien pour son maître, pour Artaud, dont il fut le pathétique et maladroit disciple. Croyant « dériver vers l’absolu », il n’aura dérivé que vers le désespoir et l’amertume, et la négation de lui-même, prisonnier volontaire de l’auteur de “L’Arve et l’Aume”. Il n’était pas assez révolté, disait de lui Artaud, et pas assez poète, comme le remarquait Bernard Noël, ajoutant qu’il avait « avalé la poésie de travers ». Mais il demeure pathétique dans son naufrage et sa maladresse, et touchant par son air de mouche affolée se cognant aux vitres d’un absolu plus rêvé et sacralisé que vécu dans la chair des mots. Le grand mérite de la nouvelle édition du journal de ce « martyr de soi-même » est surtout de continuer à rappeler à notre souvenir les fulgurances de l’astre noir Artaud, en qui la poésie avait cessé d’être un chant pour devenir un cri cassé plein de haine crachée à la face de tous « les rats de l’inconditionné ».

V.L.

 

 

Lettres 1937-1943, Antonin Artaud, Gallimard, 496 p., 29,99 €.
En compagnie d’Antonin Artaud, suivi de Poèmes, Jacques Prevel, Flammarion, 485 p., 21 €.

 

 

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