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James Dean : L’ombre d’un géant

Jimmy aura au moins eu la chance de ne pas lire la bio que lui a consacrée Philippe Besson.

Retenons la partie visible de l’iceberg. Dommage. La pulsion homosexuelle palpite chez le gamin de l’Indiana, déniaisé par un révérend. Le même célébrera sa messe d’enterrement. L’abandon ressenti du père ne suffit pas pour initier « Ces plaisirs qu’on nomme à la légère physique », selon le mot de Colette. Seuls, ils font renaître à vue d’œil. Ainsi Marlon Brando, enfant, dormait avec sa nourrice indonésienne nue. C’était écrit, il aimerait à vie les peaux de couleur. Mais revenons à Jimmy. Mildred, sa mère adorée, lui fait donner des leçons de claquettes et de violon. Elle meurt d’un cancer quand il a sept ans. Plus personne ne lira des histoires à son Jimmy. Il n’est plus qu’un oiseau tombé du nid. Myope, grosses lunettes en hublots, il rêve de sa première bécane avant de devenir, en perfecto, l’ange de l’enfer des motards. Sa vie filante va débuter sur les planches, dans le rôle prémonitoire de Bachir, serviteur homosexuel aux mines de ballerines, dans “l’Immoraliste” d’André Gide.

Tennessee Williams ne s’y trompe pas : des cheveux pas possibles, mais l’incandescence sexuelle. Philippe Besson fait l’impasse sur le surnom de « cendrier humain » dont l’affuble l’underground américain, quand il s’inflige des brûlures de cigarettes, lors de ses escapades amoureuses. Philippe Besson fait d’ailleurs beaucoup d’impasses. Il préfère à la vérité toxique les caprices d’enfant-star, la rencontre de Jimmy avec Pier Angeli qui vient de rompre ses fiançailles avec Kirk Douglas. À Pier Angeli – son vrai nom coupé en deux – James Dean réclame son prénom, Anna Maria. Leur idylle, sexe ou tendresse, ou les deux (Jimmy préférait la compagnie de son ami Sal Minéo), leurs balades interminables sur la plage de Santa Monica font rire jaune Kazan, son metteur en scène de “À l’Est d’Eden”. Nous, on sourit. La mère-matrone, Italienne bon teint, ne peut pas voir ce garçon voûté, la cigarette au bec, en blue-jean déchiré, amateur de bolides, qui fait claquer sa chemise aux quatre vents, le pied au plancher. Pier épousera un chanteur gominé, d’origine italienne, pour divorcer quatre ans plus tard.

Lâché, Jimmy n’a plus goût à rien. Son attrait le retourne vers les hommes. Il conduit le photographe Dennis Stock dans l’Indiana de son enfance : c’est là qu’il a laissé son âme. Sa fébrilité et sa féminité crèvent l’écran dans “La Fureur de vivre”, de Nicholas Ray. Et puis “Géant”, de George Stevens. Mais il s’aligne au départ d’une course à Salinas. Son sourire irradie au volant de sa Porsche : il va y mourir, à 24 ans, la nuque brisée, le corps pris en étau. Le corps, c’est le dernier mot qu’on utilise à la fin d’une vie. Le hasard a ceci d’étonnant qu’il devient naturel : un autre âge se lève, acculé de noir. « Il n’y a pas de deuxième acte dans la vie d’un Américain, » disait Fitzgerald. Un rêve générationnel se brise net, dont il va rester le fantôme, l’icône blanche et blessée avec sa mèche de gamin. Dans son style mat, Philippe Besson, répugne à saboter les mythes. Loin du calife Dominique Fernandez qui veut, dans “Les Amants d’Apollon”, semer la terreur contre la médecine et la psychanalyse contemporaines, ses têtes de Turc pour lèse-majesté de l’homosexualité. Jésus ! La tuerie continue.
C.D.

Vivre vite, de Philippe Besson, Julliard, 252 p., 18 €.
Amants d’Apollon, de Dominique Fernandez, Grasset, 672 p., 25 €.

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