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Le facteur ne sonnera plus deux fois

Un peu de notre civilisation s’évanouit avec la fin de la correspondance écrite.

 

Il y a en France 36 000 clochers et 90 000 facteurs. Depuis longtemps déjà les clochers s’ennuient le dimanche : ils sont comme dans la chanson de Johnny Halliday, abandonnés. Les facteurs aussi : bientôt ils n’auront plus de courrier à distribuer. Les gens ne s’écrivent plus. Le tweet et le texto ont gagné. C’est bien triste. Oh ce n’est pas que nous ayons un goût excessif pour les choses que le temps qui passe a épuisées et fanées. Comme le glaïeul et l’œillet qui ont disparu du paysage floral moderne, et c’est tant pis. Comme la mosette des cardinaux, cette petite cape posée sur les épaules et boutonnée à l’avant, vouée à la vitrine des musées, qui renaîtra peut-être entre les mains de quelque couturier, déposée comme une délicieuse tentation sur la poitrine des jeunes femmes…

 

La nostalgie n’est jamais bonne conseillère : il paraît que tous les trois ans on change la cravate à pois blancs de la momie de Lénine… Les morts sont sans défense… Bref, ce n’est pas hier qui nous hante et ses paradis perdus en peau de lapin. C’est demain qui nous inquiète, comme si s’évanouissait avec la fin de la correspondance écrite un peu de notre civilisation.On ne va pas brandir au crédit de l’art épistolaire (ce mot si beau qui évoque quelques champs de blé au soleil de juillet) les montagnes magiques qui accompagnent l’histoire de la littérature : les 14 volumes de la correspondance de Proust, les 20 tomes de la correspondance de Mérimée (ce coquin qui, dans l’intimité de ses lettres, appelait Napoléon III Isidore), l’océan de la prière quotidienne de Sartre à sa chérie sous enveloppe timbrée, et ce bon Karl Marx qui nous a laissé 10 000 pages de courrier que hante un spectre, celui de la reine Victoria, que n’aurait pas renié l’épistolier Choderlos de Laclos… C’est dit : on ne peut pas comprendre l’histoire des hommes si on ne lit pas leur correspondance. Faut – il en sonner le glas ? Six jours sur sept, la mission des préposés au « service universel » postal les conduit sur tout le territoire jusqu’au dernier hameau perdu au fond d’un bois d’Auvergne. On dit que les facteurs font chaque matin 50 fois le tour de la terre, et acheminent deux milliards de lettres par an. Certes nous n’avons aucune objection à opposer à la fulgurance électronique au service des affaires du commerce, de l’administration, de la fonction d’État, etc., quoique la vitesse de rotation du Capital ne nous enchante pas toujours… Mais faut-il payer cette révolution au prix du martyre de la langue française ?

 

Il y a des obsédés du tweet, des rois du mail, des praticiens du texto, qui sont les fossoyeurs de notre maison commune à tous : la langue. Ce domicile-là n’est pas une porcherie. Quand j’étais « pensio » dans un lycée du Lot-et-Garonne, ma jolie fiancée m’adressait des lettres parfumées à la violette et barbouillées de rouge à lèvres. Mes petits camarades me les piquaient dans la poche de ma blouse grise. Tout le monde a connu ces émois. Ils ne m’ont pas subtilisé la lettre de mon « prof » de philo, l’année du bac. Monsieur Lafourcade corrigeait les copies et rédigeait sa correspondance, installé sur la banquette de moleskine de la “Brasserie des Sports” à Agen. Des traces de vermouth, dont il était un grand consommateur se déposaient sur le papier. Sa très longue lettre me proposait une sorte de cap intellectuel. Il me félicitait de mon appétence pour les matérialistes de l’Antiquité, mais me mettait en garde contre la tentation de me perdre dans le ciel pur des idées. « Tes macaronis métaphysiques », écrivait-il. Et me proposait de méditer cet adage latin : « ad augusta, per angusta ». Autrement dit : aller vers les hauts et augustes horizons, en passant par les portes étroites du réel. Je n’ai jamais oublié cette lettre.

C.C.

 

 

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