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Orgue à orgasmes

Un texte érotique à situer entre “Histoire d’O” et “Mémoires d’une fouetteuse”.

On sait ce qu’est un orgue à parfums, ce meuble équipé de fioles destinées à renseigner l’organe d’un « nez », cet artiste de la fragrance. Mais qu’on y songe : que serait un orgue à orgasmes ? Et pour quel(le) artiste des sens ? C’est sous le couvert d’un roman érotique de la saine tradition que Bertrand Leclair s’interroge sur ce point en plongeant une écurie de mâles triés sur le volet entre les mains d’un trio féminin aussi fortuné qu’imaginatif. Apprendre à se donner et à obéir pour atteindre une plus grande jouissance, voilà le programme éducatif destiné à des machos et à un intellectuel, le narrateur, surnommé Adonis. « N’empêche, vous êtes bizarres, vous, les hommes, avec vos interdits massifs. Comme si c’était déchoir à jamais… Les femmes n’ont pas des tabous si lourds, heureusement. Quand elles se libèrent, elles se libèrent, pourquoi s’interdire une variation si délicieuse du plaisir ? Détends-toi, tu es tout fermé, je vais te faire mal. » Ainsi, il est bien question de pédagogie autant que de désirs coupables dans ce récit, même si l’ambivalence malsaine du monde finit par pénétrer l’enclave choisie – une île en l’occurrence, comme dans tous les romans décrivant une expérience extratemporelle et paradigmatique – sous la forme d’un complot géopolitique à base de pétrole, d’homme politique vulgaire et de corruption africaine… « Il était nu, le ventre pendouillant, la queue très grosse et fripée mais inerte, un verre de scotch à la main. Sa femme était en retrait. Leurs masques de Zorro accentuaient le grotesque du spectacle qu’ils offraient, elle surtout, déguisée en putain de cinéma. »

De fait, c’est Adonis qui apprend à s’offrir comme « un putain » à la demande de la fascinante « princesse » black, commanditaire et bénéficiaire de cet anti-harem, qui le fascine… À situer entre le cérébral “Histoire d’O” – texte trop bavard – et les piquants “Mémoires d’une fouetteuse” de Faty, fournisseuse attitrée du haut pavé de la Rive gauche durant des lustres, cette Villa du jouir, qui emprunte son nom à la demeure polynésienne de Paul Gauguin, mérite d’attirer les amateurs de littérature érotique. D’abord parce que l’originalité de son argument n’est jamais bafouée par le style qui maintient une haute tenue. Ici la langue est fluide, relevée et ferme – et elle n’est pas la seule. Ensuite, parce que Bertrand Leclair manifeste une rare maîtrise dans la description crédible et élégante des moments de bravoure sexuelle – ce qui reste une gageure. Enfin, parce que la sexualité masculine prise en main, si j’ose dire, par des maîtresses femmes déterminées à jouir du trouble qu’elles distillent, apporte de l’originalité à une production éditoriale qui usurpe souvent son label littéraire. D’ailleurs, au-delà des lettres, jouer de la patience, apprendre la retenue, goûter la frustration qui lentement exacerbe les nerfs jusqu’à l’explosion libératrice, n’est-ce pas aussi une leçon de sagesse ?
E.D.

La Villa du jouir, de Bertrand Leclair, Serge Safran, 264 p., 17 €.

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