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Yann Moix : Moimoix et l’infiniment petit

Numéro 86 – Littérature française

Le dernier petit (vraiment petit) roman du prix Renaudot 2013 nous tombe des mains.

Il est étonnant à combien de livres gueux les critiques font la grâce de les lire. « Mon fils, du non-être tu ne saurais parler » : ce précepte de Parménide sonne aux oreilles de qui examine le cas de tel ci-devant rien. Toutefois, la vacuité de la gent littérateuse est devenue si tapageuse qu’elle pût encombrer la perception de l’authentique. À l’aristocratique contemption pratiquée par le patriarche grec il fut donc loisible d’offrir un auxiliaire d’éconduction. Aussi ai-je découvert dans l’épais de la masse gueularde de nullité continue, la formule mathématique ouvrant le regard aux degrés de l’infiniment petit littéraire : la question si les écrivains du temps sont quelque chose s’efface définitivement lorsque le mos geometricus établit qu’ils ne sont que degrés dans le minuscule.

L’occasion fut donnée par la récente excrétion publique d’un résidu d’arbre abattu ; la fonction gribouilleuse y est nommée “moix”. Diane Moix n’est pas artiste, ni écrivain, ni penseur, pas même critique, journaliste ou scribe : Diane Moix c’est une fonction. Nul besoin de portraiturer ici tel crapoussin moisi à face crotue glapissant la platitude de pages injurieusement bouffonnes ; il faut regarder l’équation cachée en un nom et selon laquelle se déploie le minuscule en général.

Un jour le petit Moick pensa qu’il fallait obéir et accepta l’offre que la pléthocratie concède à tout x, cet inconnu : s’estimer digne d’art bien que la nature lui ait accordé des qualités subalternes. (Voir Céline : « Le petit Mouck pense qu’il vaut mieux obéir, aussi se met-il à l’ouvrage… ») Aux yeux de l’x selon soi, être x c’est n’être pas n’importe qui ! Ce pourquoi x, qui n’est pourtant rien, sinon ce substrat de truismes privés que Céline et Malraux condamnent au tas de secrets, devient sujet de tous les « romans ». Tel x raconte son premier avortement, sa dévagination, sa « naissance » ou les bilans galactiques de son zizi : la jaculation d’ego est la marque de tout moi né sous x – c’est l’x élevé à la puissance « moi ».

Soit donc une fonction f qui à tout x associe un ego individualisé par ses matières et les adulant au point de les porter à “poubellication”, comme eût écrit Lacan. L’algorithme de ce bas comportement se formule dès lors de la sorte : f(x) = moi.xmoi ou f(x) = moixmoi. Le point médian “.” correspond, bien sûr, au signe de multiplication, et on le peut faire apparaître ou non. En conséquence, moixmoi est la forme universelle de tout écrivant dont l’histoire ne retiendra pas une ligne. Or, tout ouvrage de cet écrivant ajoutant au spectacle de sa nullité, il est naturel, à mesure que s’affirme son « moi », de voir ce qui dérive de lui le diminuer chaque fois un peu plus. Par la nullité de sa production, plus l’ego se multiplie, s’emmêle à ses petites histoires, et plus il déchoit : à force de vouloir s’élever à la puissance « moi », un destin le rattrape qui l’assigne malgré lui à la puissance « moi-1 ». Plus il est ce vain ego brandissant vacuité, plus ses ouvrages seront manifestation d’inéluctable déliquescence. On n’écrit pas impunément des margouillis. La fonction f(x) = moixmoi est ainsi cette primitive dont le calcul infinitésimal permet d’établir une dérivée rendant visibles toutes les nuances de cet ego pléthomane chez qui l’enflure et la dégénérescence sont une même réalité ; et cette dérivée s’écrit : f’(x) = moimoi.xmoi-1 ou moimoixmoi-1. À chaque pas le moimoix est un peu plus ridicule ; moixmoi dérive en moimoixmoi-1, et se dit la forme universelle d’un procès de dégénérescence volontaire et brutale.

Du symbolique nom d’un maître aliboron se déduit l’algorithme des grands hommes de la fin de tout. « Ces infiniment petits nous les concevons comme des zéros en relation , comme des quantités évanouissantes, qui vont au néant », écrivait Leibniz en développant le calcul infinitésimal. Nous donnons l’algorithme « moimoix » comme une règle neuve pour s’orienter dans la lecture. Car la Vérité est majestueuse et sa patience nous attend.
M.C.

 

Une simple lettre d’amour, de Yann Moix, Grasset, 144 p., 12,90 €.

 

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